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Un bodybuilder 6

Stéphane a rechigné un peu. Je suis monté avec deux bières après le diner pour lui expliquer ce que nous attendions de lui. Je ne parviens pas à le tutoyer, même s’il la joue camarade avec moi. Du coup je suis obligé d’en faire des tonnes. Tout l’immeuble est au courant, lui seul peut aider un Jacky en détresse, il faut un ingénieur hautement qualifié pour installer cette machine infernale, c’est pire que Ikéa… -D’accord d’accord, je passerai demain ou plutôt samedi matin après mon entrainement à la pelote ! –Vous êtes… enfin… tu es basque ?

Je sais très bien que Stéphane est un vieux parisien, Suzanne me l’a dit. Avec lui, elle a épousé plusieurs générations grandies dans l’ouest de Paris et une maison de campagne dans le Perche. Aujourd’hui il vit comme un déclassement cet appartement dans l’est populaire, même si les codes ont soi-disant changé. A chaque élection on voit bien que ce n’est pas vrai. Alors il faut faire un truc à la mode. Quoi de plus classe que la pala, la pelote ou la main nue, ou tout autre sport d’élite inconnu du grand public ? S’il est basque ? il hésite à mentir, une réponse vague suffira.

-Non, mais j’ai des ancêtres qui viennent de là-bas.

Là-bas est assez imprécis pour vouloir dire n’importe où. Et puis tous les Parisiens ont des ancêtres qui viennent de là-bas, c’est juste une question de générations. Parfois ce là-bas prend la forme d’une maison au bord de la mer ou d’une grand-mère dans l’Aubrac, enfant on y a passé les meilleurs étés de sa vie. Suzanne qui vient de coucher son bébé nous rejoint dans la cuisine, m’évitant de subir la description de la plage d’Hendaye. –Merci d’avoir pensé à m’apporter une bière à moi aussi, dit-elle en me regardant sans sourire. –je ne savais pas, bégayai-je, je croyais que l’allaitement… – Tu m’as déjà vue allaiter ? – Euh… non, j’avais l’impression… j’ai du me tromper… je n’ai pas vu de biberons…

Stéphane se met à rire. –Tu ne perds rien ! C’est absolument dégoûtant, ce lait qui jaillit et le bébé qui tire là-dessus en devenant tout rouge. En général, ça déclenche en plus un transit et des bruits bien audibles. Tu vois ce que je veux dire. – Je t’en prie, ça ne regarde pas Antoine ! La bière, d’ailleurs, c’est excellent pour l’allaitement, je vais descendre m’en acheter à Carrefour. –Je viens avec toi, dit Stéphane, j’en profiterai pour jeter un œil au passage sur la machine à muscler Jacky. – Pas question dit Suzanne, toi tu restes garder Léonie et c’est moi qui descends, j’ai besoin de prendre l’air 5 minutes. Antoine me servira de garde du corps, d’accord il est moins impressionnant que Jacky mais ça fera l’affaire pour aller jusqu’à la supérette. Et si je ne suis pas revenue dans une heure, appelle la police.

Dans l’escalier elle m’attrape la main. – Qu’est-ce qui t’a pris de lui parler de l’allaitement ? Il est jaloux comme un tigre du Bengale.

Que faire de cette complicité qu’elle vient de créer entre nous ? Il est vrai que ces moments d’intimité que nous partageons depuis un certain temps me sont devenus chers, elle avec Léonie collée à son ventre ou à son sein, moi assis sur le canapé, les regardant partager cette douceur des corps.

Ces derniers temps je devais rédiger un livre sur les bienfaits des arbres pour un écologiste bien connu qui se lance dans la grande politique et qui a besoin d’attester de la réalité de son engagement. Une « étudiante » très proche de lui avait bâclé la recherche et rendu un soi-disant travail préparatoire ni fait ni à faire. Internet. L’éditeur m’avait donné le paquet de photocopies en me disant comme d’habitude : arrange moi ça. Compte tenu de l’état (habituel) de mes finances, je ne pouvais pas dire non.  J’ai tout jeté à la poubelle, je lui ai soutiré un peu plus d’argent pour compléter les informations et je suis monté voir Suzanne. –T’es pas végan parce que ton mari veut pas, t’es écolo, t’es bio, t’es une amie des tigres jaloux, tu signes des pétitions contre le glyphosate et pour le quinoa, alors tu aimes sûrement les arbres, voilà un job pour toi. Tu vas écrire ce livre.

Elle m’a regardé sans y croire, intimidée, jeune maman jusqu’au bout des yeux, elle a baissé la tête.

– Tu crois que je saurais ? J’ai arrêté l’atelier d’écriture quand j’ai rencontré Stéphane et je ne sais pas si…

-La meilleure chose à faire c’est d’oublier l’atelier. Personne ne te demande d’écrire un roman américain. Une bonne dissertation scolaire sera parfaite. N’oublie pas que c’est pour un futur célèbre homme politique.

Depuis trois semaines maintenant, entre deux tétées, Suzanne rédige la vie, les secrets et les bienfaits des arbres que nul ne conteste, même pas son sceptique de mari. Et moi je monte trois fois par jour en discuter.