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Un  bodybuilder  7

Il est temps de cesser de tout voir à travers Antoine. Rendons leur autonomie aux autres habitants de cet immeuble où habite Jacky. Stéphane, on l’a déjà rencontré et on a compris qu’Antoine n’a pas une grande admiration pour lui. Et encore il ne sait pas tout. A peine sa femme était-elle sortie de l’appartement, le laissant avec la petite Léonie endormie dans le bien être de ses six mois, que Stéphane est allé dans la salle de bain pour mater par la fenêtre. Du 5ème, il a une vue plongeante sur les appartements dans la cour. Il éteint la lumière et, assis dans l’ombre sur la lunette des toilettes, il observe. Il est parfois récompensé, notamment avec le couple du troisième, deuxième escalier, qui a des pratiques sexuelles acrobatiques et ignore l’usage des rideaux. Il y a aussi la salle de bain du 2ème, toujours de l’autre côté de la cour, dont la fenêtre n’est opaque que jusqu’à mi-hauteur. Un couple encore, vers la cinquantaine, biens ronds tous les deux. En général il n’y a rien à voir, mais avec de la patience Stéphane assouvit parfois sa tendance au voyeurisme modeste. La vérité oblige à dire qu’il se moque de ce qu’il voit, ce qui compte c’est le sentiment de transgression. Que se passe-t-il quand les gens sont entre eux, dans l’intimité de leur relation. Même dans la cuisine, quand ils préparent leur repas, ces gestes simples qui normalement échappent au regard des autres, un tic, un nez qu’on gratte, un pull qu’on enlève et qu’on remet trois fois, une cigarette qu’on n’allume pas. C’est ce goût de l’intime des inconnus qu’il cache à tous, même à sa femme, qui l’a poussé à accepter de venir installer l’appareil de Jacky. Contre toute raison, car il n’y connaît rien.  Il veut voir où et comment vit ce personnage fascinant. Voyeur, il est persuadé que tout le monde l’est, et que sa femme est l’objet de tous les regards, de toutes les convoitises. Ne lui donnons pas tout de suite tort. Car au même moment, Suzanne, en train d’acheter sa bière, semble ignorer l’admiration des 4 hommes qui l’entourent. Antoine, laissons le tranquille, il ne sait probablement pas ce qu’il éprouve, Jacky qui les a rejoints de retour de sa promenade du soir avec le chien Momo, l’ancien épicier djerbien devenu gérant du Carrefour express, et un autre type louche qui lui explique qu’il faut embrasser les arbres pour être en harmonie avec le monde et avec soi-même. On ne sait pas si c’est en écho à une remarque de Suzanne sur le livre qu’elle écrit, mais ça ne plait pas à Jacky et il fixe une seconde le type dans les yeux, ce qui suffit à le calmer. –Bon, je vais acheter ma tisane aux écorces de Bouleau, dit-il en s’éloignant, c’est très bon pour le drainage. –Ah c’est intéressant pour mon livre, reprend au vol Suzanne qui veut le suivre pour en parler. Antoine la retient : -Oublie le, il a compris ce que tu fais et il veut juste t’intéresser ! Si tu veux, on se fera une petite séance demain sur les vertus thérapeutiques des écorces. T’auras de quoi écrire pour une semaine. C’est à la mode et ça plaira au signataire du livre.

-Si vous voulez votre bière, intervient le gérant de la superette pardon, c’est maintenant. Il est dix heures et je n’ai plus le droit de vendre d’alcool après dix heures.

Suzanne achète un pack de bière et demande à l’épicier : -y a quoi comme arbre à Djerba ? –Je ne sais pas, c’est surtout des fleurs je crois, je ne connais pas très bien les arbres, des acacias et des dattiers, oui des dattiers des vrais et des faux, pareils mais ils donnent des dattes ou pas.

Ils sortent tous les trois, Jacky en tenue de sport, Antoine qui porte les bières et Suzanne qui semble atteinte d’illumination – Vous savez quoi les garçons ? Vous avez vu ? C’est la première fois que je remarque les arbres du boulevard. Celui-là, là à côté de la piste cyclable, juste devant notre immeuble, Je ne sais même pas quel arbre c’est !