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Un bodybuilder 8

L’immeuble est daté de 1906 et signé d’un certain J. Gentil, architecte. Il est composé de deux bâtiments. L’un, le noble, donne sur le boulevard, il a six étages et un ascenseur minuscule construit dans la cage d’escalier et qui est en panne une semaine sur deux. Chaque étage est fait d’un grand appartement et d’un petit studio qui a probablement été arraché à l’appartement originel quand quelqu’un a voulu rentabiliser tout ça. Le grand appartement est composé d’une entrée avec une cuisine d’un côté et de l’autre une double-pièce « sur rue » comme on dit. Au deuxième, l’étage « bourgeois », il y a un balcon. L’architecte en a mis aussi un au 5ème pour l’équilibre visuel de sa façade post-haussmannienne. Outre cette belle pièce lumineuse et bruyante, il y a, donnant sur le boulevard, une chambre où dormir doit être une épreuve pour le système auditif, puis un long couloir avec deux autres chambres et une salle de bain qui donnent sur la cour.

Au premier étage vit le coiffeur dont le salon est juste en dessous, au rez-de-chaussée. Sa femme travaille avec lui, mais comme il y a toute une ribambelle d’employées, il est difficile de savoir laquelle est son épouse. On se demande s’il le sait lui-même. Il ne fréquente pas les gens de l’immeuble ce qui n’est pas très commerçant, mais son salon, sous licence d’une marque célèbre, ne désemplit pas et ça ne doit pas le déranger trop. Le problème du coiffeur c’est qu’il est juste en dessous de chez Jacky et que quand celui-ci dépose ses haltères sur le sol ça doit faire trembler tout l’appartement. Il a donc le choix entre rester là et supporter les coups de gong de Jacky douze fois par jour ou déménager et habiter plus loin de son salon. Pour l’instant il reste. D’ailleurs Jacky ne s’entraine pas la nuit, sauf en période de concours où il fait de la gonflette, c’est à dire du léger et rapide. Le petit studio voisin est habité par un fantôme, l’employé tamoul de la boutique de téléphonie d’à côté, celle qui est régulièrement attaquée. Une fois le garçon a été assommé et transporté à l’hôpital. Il est revenu deux jours plus tard, semblable à lui-même, secret et consciencieux, reprenant aussitôt son occupation favorite et méticuleuse : réparer des écrans de portables. Jacky vit au deuxième étage dans le grand appartement. Personne ne sait comment il paye le loyer, mais personne ne le lui demande. Au même étage Antoine l’apprenti scénariste et écrivain a du mal chaque trimestre à payer le loyer de son minuscule studio. Au 3ème étage, habite une famille avec les deux ou trois adolescents qu’on a croisés se moquant de Jacky. Y vit aussi une grand-mère qui a fait office de baby-sitter quand les enfants étaient plus petits et dont on se débarrasserait bien maintenant qu’elle ne sert plus qu’à encombrer la chambre du fond. Et les deux grands qui doivent dormir ensemble ! Il paraît que les parents existent vraiment, parfois ils reviennent du travail, surtout pour emmener tout ce petit monde en week-end à la campagne dans le SUV familial. Ah oui, encore un détail : c’est la grand-mère qui est propriétaire de l’appartement, d’ailleurs elle a toujours vécu là. Elle se souvient même de l’arrivée de De Gaulle au pouvoir. Dans le petit studio vit « l’aveugle ». On ne sait rien de lui, sauf qu’il est l’aveugle. Pour Antoine qui dort en dessous c’est dur car il a l’impression que « l’aveugle » passe ses nuits à déplacer des meubles. Au 4ème des gens secrets mais je sens que je vous ennuie, je vous parlerai d’eux une autre fois. Revenons à ceux qui vont jouer un rôle dans cette histoire : au 5ème la belle Suzanne, sa Léonie – six mois environ- son mari Stéphane. Surtout Suzanne d’ailleurs. Le studio d’à côté est vide mais pour combien de temps ? Au 6ème et dernier étage, les fameuses chambres de bonne. Aucune bonne n’y vit, une ancienne bonne peut-être, quoiqu’on ne sache pas très bien ce qu’elle faisait avant de devenir une fumeuse professionnelle. « L’aveugle », la « fumeuse » les gens n’ont pas beaucoup d’imagination pour donner des surnoms. La fumeuse empeste tout l’escalier – sans parler de l’ascenseur quand par hasard il marche- même quand elle ne fume pas, tant elle est imprégnée de l’odeur du tabac. Un soir, endormie cigarette non éteinte, elle a mis le feu à son matelas. Heureusement son voisin de chambre, un ancien ouvrier kabyle solitaire qui n’a jamais voulu rentrer au pays, pourquoi faire ? a-t-il dit à Antoine, pour être encore plus seul qu’ici ? a senti l’odeur de brûlé et est descendu chez Stéphane pour qu’il appelle les pompiers. La « fumeuse » a été sauvée mais l’odeur tenace a trainé dans l’immeuble pendant plusieurs semaines.

Bon tout cela est très habituel, un immeuble parisien banal qui sert de décor à la vie de notre personnage principal. Reste aussi l’immeuble sur cour, celui que Stéphane observe depuis le siège de ses toilettes, aussi normal que l’autre. Il serait temps que l’action commence. Alors Jacky, tu nous emmènes où ?