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Un bodybuilder 9

Samedi est arrivé. Suzanne donne le sein à Léonie. Antoine admire béatement en faisant semblant de commenter les dernières pages qu’elle lui a données à corriger, le passage sur Hildegarde von Bingen, celle qui, paraît-il, a tout inventé, avec un petit ajout sur la communication chez les arbres. Pour faire moderne. Il adore. Suzanne a l’air rêveuse. Quelque chose d’autre la tracasse.

Trois étages plus bas Stéphane s’escrime en vain sur l’installation de la machine à faire des muscles entreposée chez Jacky. Il regarde le mode d’emploi posé par terre avec des yeux de merlan frit. Hier soir, il s’est passé un truc et il est furieux contre lui-même. Il tente de se calmer en mettant ensemble ce qui semble un dossier de siège rouge sur ce qui semble un bras articulé.

La famille du 3ème avec ses deux ou trois ados – va savoir- est partie pour le Perche en laissant la grand-mère qui a prétendu un cancer au dernier degré pour avoir le droit à un jour de trêve dans son esclavage habituel. Le tamoul répare silencieusement les portables. On dirait qu’il prie. Il doit être chrétien ou hindouiste ou rien du tout, juste quelqu’un qui marmonne en agitant la tête comme un vieux rabbin. Il n’est probablement pas juif, ça se saurait. Le coiffeur coupe, teint, frise et virevolte entre ses petites mains (les assistantes) et les têtes (ses clientes). Un homme entre dans le salon. -Vous faites aussi les barbes ? –Vous en avez plusieurs ? répond le coiffeur dont la séduction repose beaucoup sur le sens de la répartie. Le salon rit (c’est une synecdoque). Jacky boit son café un peu plus loin, au coin de la rue de Crussol là où il y a les plus beaux accidents, tandis que Momo tire sur la laisse pour continuer la promenade. Jacky ne remarque pas. Il est embarrassé, il tient à la main une lettre qu’il n’a pas encore ouverte. Elle vient (la lettre pas la main) de Dieupentale, le village où vit sa mère. Il ne l’a pas encore ouverte car un soudain sentiment de culpabilité l’accable : sa mère a eu 51 ans il y a trois jours, le 15 juin, jour de la Sainte Germaine, son prénom (ses parents manquaient d’imagination). Et il a oublié de lui téléphoner. Ou plutôt il n’a pas osé lui annoncer l’horrible nouvelle : il n’a même pas participé à la finale de Monsieur ile de France (je vous le rappelle au cas où vous auriez oublié cet incident fâcheux dû à un moustique probablement soudoyé par un concurrent). Il avait prévu d’aller jusqu’au marché du samedi matin de la rue Popincourt, Momo adore, il y a toujours des chaussettes qui trainent, mais là, avec cette lettre punitive est-ce qu’il a encore le droit de manger une salade bio avec ses compléments nutritifs ? Et s’il se décidait à l’ouvrir cette lettre ? On commence à s’impatienter ! Il est debout au bar et le garçon, de l’autre côté, remarque la lettre. –C’est un joli timbre ! Si vous le gardez pas m’sieur Jacky, mon fils les collectionne.

Ca décide Jacky qui glisse soigneusement un couteau dans l’objet de ses angoisses, en sort une lettre tapée à l’ordinateur, ce qui le surprend et tend l’enveloppe au garçon.

Mon chéri, je ne peux plus écrire alors je dicte cette lettre à l’infirmière qui a la gentillesse de la taper sur son ordinateur. Je suis à l’hôpital depuis quelques jours et je n’ai pas eu ta lettre habituelle pour mon anniversaire, 51 ans tout de même, elle doit m’attendre à la maison. Je ne voulais pas t’inquiéter mais ils m’ont trouvé une tumeur et quand tu recevras cette lettre j’aurai été opérée. J’irai déjà beaucoup mieux et si tu venais me voir bientôt, je serais contente.

Je t’embrasse.

La lettre était signée à la main : maman. Quelqu’un avait ajouté un mot  manuscrit en dessous. Je suis l’infirmière qui a écrit. Si vous pouvez venir, faites le vite s’il vous plait.

Momo se met à gémir et Jacky le regarde sans comprendre.  –Ca ne va pas, m’sieur Jacky ?

Mais Jacky est déjà sorti.