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Un bodybuilder  10

Quand Jacky entre  en trombe dans le salon de Suzanne, il se fige. Elle est en train de pleurer et Antoine essaye maladroitement de la consoler. Elle vient de lui avouer qu’elle a découvert son mari assis sur les toilettes en train de se masturber en regardant les voisins d’en face. Cet aveu qui fait sourire intérieurement Antoine, accentue encore sa détresse. En nommant tout haut l’événement, elle prend conscience de la distance qui la sépare de Stéphane depuis la naissance de Léonie.

Que peut-elle faire ? était-elle sur le point de dire…

L’irruption d’un Jacky scotché par les larmes de la jeune femme évite à Antoine de répondre à la question non posée et d’ailleurs sans réponse. Jacky secoue la lettre et la tend à tout le monde.

-C’est ma mère ! Il faut que je parte à Dieupentale, que je rentre à la maison ! Ou plutôt, à Montauban, elle est à l’hôpital.

Antoine lit rapidement et  tend à son tour la lettre à Suzanne. Jacky est pressant.

-Est-ce que tu sais conduire, demande-t-il à Antoine, moi je ne sais pas, mais si je loue une voiture, tu conduis et on peut partir tout de suite.

-Désolé Jacky mais je n’ai pas mon permis.

-Moi je l’ai, dit Suzanne.

Deux heures plus tard, voilà le tableau.

Suzanne, conduit un Kangoo ludospace familial de location vert métallisé. A côté d’elle Jacky semble en lévitation. Derrière, Antoine est penché sur Léonie installée dans un couffin spécial loué avec la voiture. Il chantonne. Derrière encore, Momo tourne en rond.

Pendant une heure personne ne dit rien. Chacun y va de sa petite pensée. Jacky a du mal à aligner deux idées qui se suivent. Il est comme hébété. Suzanne se demande si Stéphane a découvert le mot bref qu’elle a laissé. Probablement pas, sinon il l’aurait appelé. Ils ne se sont même pas disputés. Elle lui a juste dit : ce soir tu dors dans le salon. Il a répondu : mais ça fait six mois que je dors dans le salon !  Puis il a essayé de gratter à la porte de sa chambre. -Essaye de comprendre ! –Dégueulasse, tu es un dégueulasse ! Elle avait l’impression d’être Anna Karina dans Pierrot le fou, ou Jean Seberg dans A bout de souffle. Dégueulasse ! Ca veut dire quoi dégueulasse ? La quelle des deux dit ça déjà ? Avec un accent craquant en plus. Qu’est-ce que c’est une dégueulasse ? Les derniers mots du film. Jean-Paul Belmondo qui meurt rue Campagne Première. Peut-être que le dégueulasse ne s’est pas encore rendu compte, qu’il est encore dans le bricolage de la machine infernale. Jacky lui a dit qu’il devait partir tout de suite, sa maman etc. mais sans dire avec qui. Penché sur Léonie, Antoine se demande comment il va payer son loyer. Il va donner l’argent du livre à Suzanne, mais le scénario qu’il est en train d’écrire n’aboutit pas. La production est soi-disant convaincue que l’idée est bonne, mais pas au point de lui redonner une avance. Ces enfants qui vivent en bande sous le jardin des plantes, comme des sauvages et sortent la nuit pour dévorer les passants, c’est sûr que ça peut faire un beau film. Il a déjà écrit trois scènes de dévoration, une scène de chasse à l’homme jusque dans un appartement avec une famille terrorisée et la brigade spéciale anti-vampire qui sauve les parents (mais pas les enfants), une scène de feu expiatoire (il en faut) et là, il cale un peu. La métaphore du monde en décomposition finit par être usée jusqu’à l’os. Jusqu’à l’os ? Ah voilà une idée intéressante. Il pourrait inventer un gamin de huit/neuf ans particulièrement dégénéré qui ne se nourrirait que de moelle humaine et qui transgresserait la règle tacite de la bande : ne tuer que pour manger, sans esprit de vengeance, juste parce que c’est le cours des choses. Ca ferait un conflit interne avec la chef de bande, celle qui édicte les règles. Intéressant. Et un nouveau chèque. Il pense à tout cela tout en chantonnant Sommertime à la manière de Janis Joplin mais mezzo voce. Léonie a bien dû se rendre compte qu’il y avait quelque chose de pas net dans ce grand garçon penché vers elle, car elle se met à pleurer, bien fort d’un seul coup. Peut-être a-t-elle simplement faim ?

– Elle a faim et moi j’ai les seins qui explosent, dit Suzanne. On va s’arrêter.

-Ok dit Jacky, il faut aussi que Momo se dégourdisse les pattes. Y a une station BP dans trois kilomètres.

– Stéphane ne veut jamais s’arrêter chez BP. Il dit qu’il faut rouler et consommer français.

-C’est un con, lâche Antoine qui le regrette aussitôt. Mais Suzanne sourit. C’est la première fois depuis ce matin.