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Un bodybuilder 11

 Pendant que la Kangoo, conduite de main de maitresse s’arrête à la station BP, Stéphane qui ignore encore que sa femme est partie, a une idée lumineuse. Lui, le spécialiste de la résistance des matériaux, sait quelque chose de crucial : quand un matériau ou un problème vous résiste, il faut l’attaquer sous un autre angle. Que faire de cette machine insoluble ? La réponse est simple : rien lui même ! Il faut demander à quelqu’un d’autre de s’en occuper. Et cet autre, Stéphane sait qui il est. Il descend aussitôt deux étages, sort sur le boulevard et entre dans la boutique de téléphonie. Le jeune technicien tamoul –pardonnez moi de l’appeler encore comme ça, mais personne ne m’a dit son nom- ne lève pas les yeux. Laissons Stéphane s’expliquer, de toute façon vous avez compris. Une demi-heure plus tard il sait –et nous aussi- que le jeune homme s’appelle  Savarinathan et qu’il est d’accord pour faire le travail, mais pas tout seul. Il va demander à des amis de l’aider. C’est 20€ de l’heure par personne. –Vous serez combien ? –Je ne sais pas, ça dépend du travail. Nous viendrons voir un peu plus tard. Maintenant je vais à l’Eglise. A l’église, ah ? Et bien voilà, on apprend plein de choses d’un seul coup sur ce garçon qui semblait jusqu’ici tellement anonyme, une ombre dans l’immeuble. L’aumônerie catholique Tamoul est à Belleville et c’est là que Savarinathan va prier le dimanche ou le samedi matin quand son cousin qu’il héberge et qui travaille secrètement avec lui, le remplace au magasin. C’est aussi là qu’il retrouve la petite communauté qui lui sert de soutien. Pas forcément facile d’être Tamoul à Paris, mais ce n’est pas le pire non plus, surtout si l’on est chrétien. Stéphane ne pouvait pas l’imaginer. En fait il ne s’était jamais posé la question de la religion des Tamouls. Apprendre que Savarinathan va à l’Eglise le rassure, ce qui en dit long sur Stéphane. Si le garçon avait été musulman ou bouddhiste, aurait-il été un moins bon technicien ? Il s’efforce de ne pas le penser. S’il l’avait mieux questionné, il saurait aussi qu’il est passé par l’Ile Maurice et la Réunion où il a appris le français et qu’il parle aussi créole et anglais, même si sa langue première est le tamoul. En ce moment même, dans le métro, il lit un passage de l’Evangile de Mathieu dans cette langue et ça lui fait chaud au cœur. Tout à l’heure il rejoindra ses cousins et amis pour leur parler du job à faire. En attendant, rejoignons Stéphane qui est remonté chez lui et qui a constaté l’absence de Suzanne et de Léonie. Soulagé, car il n’avait pas trop envie d’une explication. Que dire d’ailleurs ? Parler de la frustration des hommes dont la femme n’a plus envie de faire l’amour ? C’est une conversation qu’il a eue récemment avec son ami Hervé, jeune papa lui aussi. Sujet délicat, même quand on a grandi dans un monde où les rôles semblaient clairement attribués. Hervé imagine que sa mère a supporté son père quand elle n’en avait pas envie et il ne veut pas faire la même chose. La jouissance de l’amour se partage. Il a aussi décidé de mettre sa sexualité entre parenthèses pendant quelques mois, dans l’espoir que les choses s’améliorent avec sa femme. Il a avoué à Stéphane que c’était juste par peur de se compliquer la vie qu’il n’a pas draguée sa collègue qui lui faisait les yeux doux. Stéphane, lui, ne se sent pas coupable de se masturber. Alors pourquoi le fait-il en cachette ?  lui a demandé Hervé. En se faisant un café, il se rend bien compte que ce sentiment de faute et de transgression est l’essentiel du plaisir. Qu’est-ce que Savarinathan en penserait ? Comment fait-il ? A-t-il une femme quelque part au Sri Lanka ? A propos de femme, qu’est-ce que fait la sienne ? L’heure du déjeuner est passée et il n’y a aucun signe de nourriture dans l’air. Le samedi ils alternent la préparation des repas et aujourd’hui c’est le tour de Suzanne. Elle a dû décider de le punir et filer chez sa sœur avec Léonie sans le prévenir. Il l’appelle, laisse sonner un long moment, jusqu’à ce que le répondeur s’enclenche. C’est moi, dit-il, t’es où ? C’est alors qu’il voit sur la table le mot qu’il avait sous les yeux depuis un long moment. Il raccroche.