Archiv des Autors: admin

Déconfinement sans frontières 8

Mariages – épisode 19 – deux hommes tranquilles

Je savais que je mariais deux hommes d’un certain âge.  Rien de plus. Pas d’autres détails. Le mariage entre personnes du même sexe est autorisé mais 4 ans après la loi du 17 mai 2013, il n’y en avait eu qu’un seul, dans notre gros bourg, selon la responsable de l’Etat civil. C’était quelques semaines plus tôt et j’étais d’ailleurs le témoin d’une des deux femmes. Le débat qui avait énervé la France s’était apaisé et j’étais allé consulter rapidement quelques statistiques. En 2014, notait l’Agence France-Presse, « sur 241 292 mariages célébrés en France, 10 522 l’ont été entre personnes de même sexe, soit 4,4 %, dont 46 % de femmes ». Avec environ 25 mariages par an en moyenne et deux mariages « de même sexe » pour les 3 années comme adjoint au maire me concernant, on était bien au-dessous de la norme nationale. Ce qui n’avait rien d’étonnant chez nous où, aujourd’hui encore, les couples d’hommes entre eux ou de femmes entre elles, sans vraiment se cacher, s’affichent rarement publiquement. Au pays du rugby, les lourdeurs et injures homophobes font partie du patrimoine. Mes recherches m’avaient appris qu’en septembre 2013 un groupe de maires avait posé au Conseil constitutionnel la question de « l’absence de clause de conscience pour les officiers d’état civil opposés à la célébration de mariages de couples de même sexe ». La question avait été examinée le 8 octobre en audience publique et le 18 octobre 2013, le Conseil constitutionnel avait rendu la décision suivante:  « considérant qu’en ne permettant pas aux officiers de l’état civil de se prévaloir de leur désaccord avec les dispositions de la loi du 17 mai 2013 pour se soustraire à l’accomplissement des attributions qui leur sont confiées par la loi pour la célébration du mariage, le législateur a entendu assurer l’application de la loi relative au mariage et garantir ainsi le bon fonctionnement et la neutralité du service public de l’état civil ; qu’eut égard aux fonctions de l’officier de l’état civil dans la célébration du mariage, il n’a pas porté atteinte à la liberté de conscience. » En gros, les maires n’ont qu’à faire leur boulot. Je trouvais néanmoins la trace de quelques incidents où des maires avaient refusé de marier sous divers prétextes. La question avait été évoquée en bureau municipal mais comme je ne voyais personnellement aucune raison de ne pas marier des gens qui souhaitaient l’être, nous étions passés à autre chose.

Je ne m’attendais pas à un mariage clandestin, ni à une plongée dans l’underground basco-béarnais, je dois encore être plein de préjugés, mais ce mariage entre Claude et Jacques m’a quand-même étonné. Deux garçons d’environ 50 ans : Claude éleveur de canards, campagnard jusqu’au bout de ses gros doigts, la moustache blonde à la gauloise et Jacques rondouillard comptable dans un gros cabinet d’experts du bourg, petit foulard de soie dans la chemise de viscose verte. Ils se sont connus quand Jacques a aidé Claude à mieux planifier son lourd endettement et à redresser son entreprise. Des heures passées à souffrir côte à côte sur la comptabilité ont déclenché une attirance irrésistible. La difficulté était que les deux hommes étaient mariés et pères de famille. Allaient-ils vivre cet amour secrètement ? Je ne sais pas quels arguments ils ont trouvé et je ne connais pas le niveau des conflits, ni la durée des discussions, mais la situation s’est éclaircie. Claude et Jacques ont quitté femmes et enfants et se sont installés ensemble. Ils ont divorcé rapidement et le jour du mariage, ça faisait trois ans qu’ils filaient le parfait amour, à la satisfaction générale, semble-t-il.  Belle histoire ? Pour la cérémonie tout le monde était là, la salle pleine avec les familles, les ex-femmes et les enfants encore jeunes qui couraient dans tous les sens et revenaient taquiner leurs pères en riant.

-C’est votre fils ? ai-je demandé à Claude après la cérémonie. Un enfant de huit ans, très élégant avec son nœud papillon à pois, lui avait pris la main et tentait d’attirer son attention.

-Non, c’est celui de Jacques. Moi, j’ai les trois autres enfants que vous voyez là-bas. On a les quatre une semaine sur deux.  Ils s’entendent tous très bien. Je suis content parce que ce n’est pas toujours le cas dans les familles recomposées.

Si vous voulez commenter ce texte, envoyez un message à info@rencontre-orion.org

 

 

Déconfinement sans frontières 7

Mariages – épisode 18 –  La photographe

Les photos pendant le mariage ! Question récurrente. Parfois il y a plus de photographes que d’invités dans la salle. La catégorie des porteurs de portables, se gère plutôt bien. En général, elle s’autogère. On veut juste avoir sa photo à soi. Modestement. Impulsion, on se lève, clic et on se rassied. Plus délicate, la catégorie des « vrais » appareils photos. Les officiants sont souvent nombreux et chaque cliché devient l’objet d’une stratégie compliquée : trouver l’angle original, se mettre ou les autres ne sont pas, mais faire quand-même des photos qui rempliront les albums, donc classiques. Les habitués du clic, parfois des professionnels engagés pour le mariage, ne voient pas pourquoi ils ne seraient pas là, eux aussi et eux surtout. Dans le brouhaha des commencements, ça photographie dans tous les coins. Puis j’interviens: plus personne derrière moi, maintenant, jusqu’à la remise du livret de famille. Hop ! Trop autoritaire ? Saisir de face l’émotion des mariés au moment du oui ! Zoom et gros plan ! Je suis intransigeant : ça m’est réservé ! Droit de visage : mon privilège d’édile ! Vous reviendrez ensuite, ok ? Puis je transige pour le moment des signatures.

Aujourd’hui une photographe est particulièrement insistante, je me ferai toute petite me dit-elle, son grand zoom à la main. Finalement, elle semble la seule à vouloir être là, je la laisse faire et elle mitraille les futurs mariés. Ou plutôt le futur marié. Je m’en rends compte tout en lisant les articles de loi, car lui non plus ne la quitte pas des yeux. Article 212 : les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance. Je ressens quelque chose de narcissique dans le regard du garçon vers la photographe qui me pousse à tourner la tête et à scruter sans cesse par dessus mon épaule. L’objectif de la jeune femme est fixé sur lui. Imperturbablement. Et entre eux, une tension palpable que je m’étonne d’être seul à sembler ressentir. Je pense à la scène du film Love actually, où Keira Knightley découvre que le témoin de son époux l’a filmée, elle et uniquement elle pendant tout le mariage. Jusque là, elle n’avait pas compris cet amour secret. Dans cet article 212, il y a quelque chose de crucial sur la manière dont l’Etat envisage le mariage. En demandant aux époux respect, fidélité, secours et assistance, il se mêle de la relation, il se faufile au cœur de celle-ci. Ce jour-là, j’ai eu soudain envie de faire un commentaire.

-La fidélité, dis-je, n’est pas qu’une affaire privée, c’est un engagement social que vous prenez. Vous en êtes redevable vis à vis de la société.

Je n’ai pas ajouté que du coup, l’infidélité est un acte délictueux, car cet article me gêne, mais c’est un fait : avec ce 212, le droit français l’exprime clairement. J’ai laissé le jeune marié à son visible étonnement et je suis passé à l’article 213 : Les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille. Ils pourvoient à l’éducation des enfants et préparent leur avenir. On revenait sur un terrain attendu et plus stable. La suite du mariage se passa tranquillement, oui compris et sans alliances. En rangeant mes papiers, tandis que je me demandais comment ou pourquoi la jeune mariée ne se rendait pas compte, ou ne voulait pas se rendre compte de l’intensité de l’échange qu’il y avait entre son mari et la photographe, celle-ci s’approcha de moi, tremblante et consciente de mon trouble.

-C’est mon frère jumeau, me dit-elle et elle répéta : mon frère jumeau.   

Si vous voulez commenter cet texte, envoyez un message à info@rencontre-orion.org

Déconfinement sans frontières 6

Mariage – épisode 17  – Et si on parlait de moi

Dans un mariage, le maire reste un intrus. Sauf si on le connaît bien, ami ou membre de la famille, on ne l’invite pas à la noce. En trois années de célébration on a du me proposer deux fois de participer à la fête et je n’y suis pas allé. Même quand je connaissais mariés et parents. Je ne sais pas pourquoi. Le curé m’a raconté qu’il trouve normal d’être présent aux festivités et il y va chaque fois faire un tour. La pasteure est invitée. Je ne sais pas ce qu’il en est des autres religions.

Je me suis moi-même marié dans ce bourg où des années plus tard j’ai marié les gens et il m’a paru naturel, alors, de proposer au maire de venir ensuite boire un verre chez nous. Il l’a fait. Historien et spécialiste des vieilles demeures, il m’a appris des choses sur ma maison puis il s’est éclipsé discrètement. Quelques semaines avant, il m’avait appelé pour me demander si j’accepterai de déplacer la date ou au moins l’heure du mariage. La « célébration », c’est le mot qu’il a utilisé, tombait pendant les fêtes du bourg et un lâcher de vachettes devait avoir lieu devant la porte de la mairie, à la même heure. Les vachettes s’invitaient au mariage ! Elles étaient les bienvenues, avons nous répondu en chœur, B. et moi ! Nous avons des amis venus de loin, de plusieurs pays où nous avions habité, pour eux ça fera très « couleur locale ». Il en a profité pour faire ceint de son écharpe tricolore, un petit discours historique et descriptif sur les charmes touristiques incontestables de la région dont je me suis inspiré depuis.

Trente deux ans auparavant, je m’étais marié une première fois à la mairie du 6ème arrondissement de Paris. Les raisons qui m’avaient poussé à ce mariage étaient nombreuses et compliquées dans une période historique contestataire et je ne vais pas les développer ici. Disons que j’étais amoureux. Or, ce jour là, 27 avril 1972, à la mairie très élégante du 6ème  parisien, un incident se produisit qui aurait du m’alerter sur l’avenir de ce mariage. Le très gaulliste ministre de l’Education nationale, Olivier Guichard du gouvernement de Jacques Chaban-Delmas en accord avec le ministre de la culture Jacques Duhamel, avait eu l’idée de pousser les « jeunes » à lire plus en offrant aux nouveaux mariés six livres classiques français. L’instigateur de cette opération, un des jeunes et brillants directeurs des Editions Hachette, s’était arrangé pour se marier cet jour là, à cet endroit et être le premier bénéficiaire officiel du cadeau, devant la presse convoquée. Malheureusement pour lui, la mairie, non informée du projet, nous avait inscrit en premier sur la liste des mariages du jour. Il s’est donc activé en coulisses pour faire changer l’ordre de passage. Ce qui n’est pas si simple, comme je l’ai découvert depuis, car les mariages portent un numéro d’ordre inscrit dans un registre. Il allait y parvenir, quand mon père s’en est aperçu et l’a très mal pris. Son sens moral en alerte, comme toujours face aux privilèges, il s’est opposé vaillamment à la manœuvre. Mon fils se mariera le premier, comme il était prévu, clama-t-il, haut et fort. J’essayai de le calmer, moi le contestataire, en expliquant que si c’était important pour le monsieur d’Hachette, ça ne l’était vraiment pas pour nous. En vain ! Il a eu gain de cause, soutenu par les employés de la mairie qui ne voulaient pas refaire tous les papiers et qui voyaient que les mariages suivants commençaient à s’impatienter. La presse a accepté d’attendre le « vrai » mariage, faisant comme si le nôtre n’existait pas, même si nous avions été les premiers à recevoir ces fameux livres classiques que j’ai toujours. Livres, dont trois racontaient des histoires d’échecs conjugaux ou amoureux : la Princesse de Clèves, Madame Bovary, Le Lys dans la vallée. Les trois autres, le père Goriot, la Chartreuse de Parme et les Mémoires d’outre-tombe, sont parfaits pour de jeunes mariés.

Si vous voulez commenter ce texte, envoyez un message à info@rencontre-orion.org

Déconfinement sans frontières 5

Mariages – épisode 16 – Affaires municipales 

Fred travaille à la mairie. Grand, sportif, il aime nager et on se croise à la piscine. Assis sur le bord du bassin après quelques longueurs, on discute des affaires de la municipalité. Les pieds dans l’eau, les conflits prennent moins d’importance. Il y a, dans l’équipe municipale à laquelle j’appartiens, deux élus A. et C. qui aiment la bagarre en elle-même et qui semblent être venus là pour régler des comptes anciens et obscurs. La tension qu’ils provoquent envahit petit à petit tous les secteurs de la vie municipale, d’autant plus que le maire qui ne paraît pas mesurer le pouvoir de nuisance de ses adjoints, se contente de répondre par des appels à la bienveillance. Les employés de la mairie prennent régulièrement des coups qui ne leur étaient pas nécessairement adressés. Ou parfois si. Diviser en suggérant, en calomniant effrontément, est la base classique de ce type de stratégie. Pour A., l’adjointe de l’ombre, Fred est une proie facile. A. aime faire des brasses et vient souvent à la piscine. Elle a constaté que Fred nageait souvent avec une jolie employée des services techniques. Bons crawleurs tous deux, ils s’entrainent ensemble. Fred, tout le monde le sait, va bientôt se marier avec une vétérinaire du bourg, plus âgée que lui. Fidèle à sa tactique, A. raconte à qui veut l’entendre, que la nageuse des services techniques est la maitresse du futur marié. Elle l’a vu de ses propres yeux. Ce genre de propos trouve toujours des oreilles complaisantes et se répand très vite. Toute la mairie bruisse de ces accusations pénibles. Un jour, pieds dans l’eau, Fred me demande d’accepter de le marier et m’avoue que L. sa future épouse est plutôt du genre jaloux et qu’il est bien embêté. Elle a reçu des mails anonymes explicites et elle l’a pris assez mal. Il a essayé de lui expliquer d’où ça venait mais elle ne comprend pas pourquoi A. lui en voudrait à lui, que ça n’a pas de sens. Est-ce que j’accepterais de lui parler ? De me transformer en conseiller conjugal ? J’allais donc voir L. la vétérinaire qui me reçut avec curiosité. Dans un premier temps, je lui expliquais qu’il s’agissait d’une pure médisance, que je connaissais la jeune femme et que la relation qu’elle avait avec Fred était toute amicale. D’ailleurs moi-même je nageais souvent avec eux. Mais mon discours, je le voyais bien, ne la convainquait pas. Elle ne comprenait pas pourquoi A. en voudrait personnellement à son futur mari. Selon elle, soit A. disait la vérité, tout simplement, soit elle avait une raison de mentir, mais laquelle ? J’étais embêté parce que mes explications – et j’en avais – étaient accablantes pour la psychologie de A.. Expliquer ce type de personnalité qui dénigre, médit, diffame, calomnie à tout va, sachant qu’il en restera toujours quelque chose à exploiter, c’est mission impossible. Surtout quand la personne en question est parfaitement capable de donner le change. J’essayais donc de préciser ce que j’avais fini par comprendre moi-même de la stratégie de A.

Finalement, la future mariée accepta mes explications. Probablement parce qu’elle avait envie d’être convaincue. Quelques jours plus tard, le mariage eut lieu sans incident particulier. Après les signatures, après que tous se sont embrassés et congratulés, L. est venue vers moi et m’a pris à part.  -Si ce que vous m’avez dit est vrai – et je crois que ça l’est – je ne donne pas cher de votre municipalité.

Elle avait raison. Quelques mois plus tard nous avons démissionné, c’en était fini de notre belle aventure.

Si vous voulez commenter ce texte, envoyez un message à info@rencontre-orion.org

Déconfinement sans frontières 4

Mariages – épisode 15 – In extremis

Ils sont tous les deux, elle et lui, rien qu’eux deux, devant la mairie avec moi. On est au pays du retard, le quart d’heure béarnais, selon l’expression. J’attends donc. Ce n’est pas la première fois.  -C’est vous qui vous mariez ? Généralement ce sont les invités qui sont en avance, des cousins venus de loin qui ont mal calculé la durée du déplacement. Jamais les mariés eux-mêmes, surtout ensemble. –Oui, me dit la jeune femme, se balançant d’une jambe sur l’autre en faisant valser joliment sa jupe. Elle a un petit sourire triste. -C’est bien nous.

Je trouve sa manière de dire nous étonnante et je la regarde. Elle porte une veste croisée sur un corsage blanc et une jupe bleu pétrole assortie à la veste. Toute petite sur ses talons plats élégants, elle se gratte la cheville avec l’autre pied. Les cheveux tirés en chignon contredisent son air provoquant. Pendant qu’elle me fixe, attendant sans doute que je réponde quelque chose, le jeune homme s’est écarté pour téléphoner. Je comprends vaguement qu’il essaye de contacter des gens. La famille, peut-être ? Il revient finalement et s’adresse à moi, comme si elle n’était pas là. –Les témoins arrivent. Ils ont eu un problème ! Quelques minutes de retard ? Ce n’est pas trop grave ? -Ca ira, dis-je conciliant, il n’y a pas d’autre mariage après le vôtre. -Ne mets pas ça sur le dos des témoins, dit-elle, c’est de notre faute. Une chance qu’ils acceptent quand-même de venir. Il retient mouvement d’agacement. Dans sa veste de jean et son pantalon de toile beige il a l’air d’un petit garçon qui a fait une bêtise. -Tu as raison, dit-il énervé, Tu as toujours raison. La tension monte, je me racle la gorge, j’ajuste mon écharpe officielle. – Ils viennent de loin, peut-être ? -A deux pas, dit la jeune femme, mais il faut qu’ils s’habillent. Figurez-vous, monsieur le maire, que depuis 12 heures nous ne devions plus nous marier ! Au dîner d’hier soir où tous étaient là, nous avons annulé le mariage ! Nous nous sommes disputés devant tout le monde ! Tous les invités ! Des gens venus de partout ! On s’est dit des choses horribles. Plus moyen de se marier après ça. On les a  tous renvoyés, familles, amis, ennemis même !

Elle dit tout cela d’un ton paisible et je me demande si elle ne joue pas un rôle bien rodé pour son compagnon, une comédie de séduction-agression dont elle serait l’auteure.  C’est peut-être leur mode de relation habituel ? Le fait est qu’ils sont pourtant seuls ce matin et que le mariage ne pourra se faire que si les témoins arrivent vraiment. -Vous avez changé d’avis, puisque vous êtes là. La naïveté de ma phrase semble amuser la jeune femme. Le garçon s’éloigne à nouveau, téléphone à la main. -Je ne sais pas pourquoi je me marie, dit-elle -il est immature ! Vous êtes marié, monsieur ?

Deux couples arrivent en courant ; on a l’impression qu’ils sont en train de finir de s’habiller comme Hugh Grant et sa copine dans Quatre mariages et un enterrement.  Elle les voit et me sourit.  -Nos témoins. Plus besoin de me dire oui, monsieur le maire, vous êtes sauvé ! Mais moi, je suis moins sûre de l’être !

Si vous voulez commenter ce texte, envoyer un message à info@rencontre-orion.org

Déconfinement sans frontières 3

Mariages – épisode 14 – C’est la fête au village

Aujourd’hui deux mariages à la suite. Plein été, il fait très chaud. Sur la place, la fête foraine s’est installée. Il faut se faufiler entre les auto-tamponneuses et le train du mystère pour arriver jusqu’à la mairie. Les invités des deux noces trainent entre les stands, s’achètent des churros et des barbes à papa. Tout à l’heure il y aura corrida et ce soir casettas. On finira dans l’ivresse épanouie de la feria annuelle. On dit feria quand il y a course landaise ou course de taureaux (corrida de toros). J’ai mis un foulard rouge autour du cou, sur ma cravate défaite, signe de fête. Tout à l’heure, il jurera avec l’écharpe tricolore, mais peu importe. J’ai un petit verre de rioja à la main en grimpant les marches qui mènent à la salle du conseil. Je ne suis pas le seul. Ce premier mariage de l’après-midi, écrasé de chaleur, a déjà l’air d’une fin de noce, où tous titubent un peu. Normalement, le temps de la mairie, dans un mariage, est celui de la retenue, de l’attente raisonnable. Mariés et invités sont encore en tension. Ils savent que c’est le moment sérieux, celui qui engage, alors on suspend un instant encore son ironie, même dans la fausse désinvolture que beaucoup affichent. Les regards portent sur les mariés. C’est la seconde du oui, toujours incontestable, comme s’il pouvait en être autrement. Ensuite, on y va, la noce commence réellement avec ses rituels variables selon les familles, le déjeuner, la sieste qui n’en finit pas, l’après-midi à remplir comme on peut, dans les maisons ou les hôtels. Le dîner, enfin. Et les discours personnels. Pas celui, anonyme et officiel, du maire.

Je pose mon verre. Premier mariage. Lui, Th. de Jésus L. 35 ans, nom portugais. Elle J. J. née trois ans plus tard, nom breton. Un enfant en commun, mais des adresses différentes sur les papiers. Lui grand et mince, coiffé  au gel, mèches brillantes dressées sur le dessus de la tête, habillé comme un footballeur le jour du sponsor. Elle grassouillette, entortillée dans un froufrou de voiles blancs, le sein rond dont la pointe brune apparaît quand elle se penche, parce que ce jour là tout est possible, commente son sourire vers moi. Emotion. Larmes du garçon. Et première dispute : -Tu n’as pas pris de mouchoir ? Je t’avais dit. Je lui sors le mien. – Prononcez mon nom à la française, comme Jésus me dit-il. Ascendance portugaise certes, un petit village au nord de la rivière Lima, et famille nombreuse venue pour l’occasion. Il m’explique. La grand-mère, souvenir de femme de ménage, est restée ici dans la maison de retraite. Il l’appelle, elle s’approche. -Oh les dames de l’Ehpad sont méchantes- me dit-elle, elles forment des clans et elles me demandent ce que je plante. Elles critiquent mes semences du Portugal, les tomates, les herbes, les haricots plats qui grimpent, c’est quoi ça ? Elles sont méchantes. Elle a l’air contente de dire ça. Elle rejoint la famille.

-On est français, me dit Jésus, en la regardant s’éloigner. Même si l’on garde un petit intérêt pour le Portugal, me dis-je, mais c’est la France qui compte, l’équipe de France. Et même s’il n’a pas mis le foulard rouge couleur locale sur son vêtement de sportif endimanché.

Il est temps de passer au deuxième mariage. Ils sont plus vieux, elle est née en 54, lui en 59. Pour elle c’est la deuxième fois. Elle a la tête couverte de paillettes et de strass luisant, de petits éclats brillants, le cheveu, mèches en batailles, une ex-punk vaguement assagie ; la robe ample couleur ivoire striée donne une nuance hippie. Lui, vieux playboy fripé est en costume, la cravate défaite, il oublie les alliances qu’il a tout de même apportées, quelqu’un derrière le lui fait sarcastiquement remarquer. Ils ont du mal à enfiler des anneaux d’or surchargés, les doigts ont vieilli. A côté d’elle, elle s’appelle J., son témoin, son fils de 40 ans. Petit et rond, biker barbu tout de cuir vêtu ; j’ai aperçu sa Harley posée devant la mairie, glissée difficilement entre deux stands de la fête, mais on la dirait assise au premier rang à côté des mariés. Joyeusement, le garçon commente tout ce que je dis. Quand sa mère doit dire oui, il lui chuchote : -Mais vas-y, dis oui. T’as plus le choix ! Il est vrai que son nouveau mari vient de dire: oui, oui, oui, très vite et de plus en plus fort.

Il y a du monde à ce mariage, tous les genres d’invités. On sort sur la place, on traverse la fête pour rejoindre le kiosque de l’autre côté. Des voisins ont apporté la vieille Cadillac de collection avec le panneau « just married ». Une jeune femme très jolie vient me serrer la main, me dit qu’elle me connaît, le biker arrive ironique et détendu : – Mais tu dragues ma femme ! S’adresse-t-il à elle : tu dragues, toi ma femme ? Ou à moi : vous draguez donc ma femme ? Difficile à dire. Tout le monde sourit. Une pluie de riz nous inonde. La bonne humeur recouvre tout. Mâle dominant du clan, le fils pense si fort que tout le monde l’entend : ça y est j’ai marié ma mère avec ce vieux, j’espère que ça va bien se passer, sinon il aura à faire à moi.

Si vous voulez commenter ce texte, envoyez un message à info@rencontre-orion.org

Déconfinement sans frontières 2

Mariages – épisode 13 – Des tonnes de testostérone

J’ai une impression de déjà vécu. Ah oui, j’ai marié le père en juin, il y a trois mois ! Ceux là, je les connais. Ils étaient tous là. Une famille de chauffeurs-livreurs venus de Marseille avec leur accent et leur bonne humeur. 4 frères et le père dans la même branche. Le même employeur, une grosse boite dans un bourg voisin, avec des camions qui sillonnent la France et l’Europe. Un nom qu’on reconnaît partout sur les flancs des trente tonnes. Aujourd’hui c’est l’ainé qui se marie, sa future est employée dans une pharmacie, en congé maternité. Il l’a connue entre deux livraisons. Ils n’habitent pas exactement là, mais ça s’est bien passé pour le mariage du père en juin, alors ils reviennent. Ils prennent ça très au sérieux : on viendra aussi pour les autres frères quand ils se marieront. -Le service était bon ? dis-je en souriant. -Comme au restaurant, me glisse à l’oreille la responsable de l’état civil. -On peut en profiter pour faire un parrainage en même temps ? demande un des frères. Il montre un bébé tout de rose vêtu qui somnole dans les bras de la mariée -Désolé mais il aurait fallu prévoir, lui dit la responsable.

Père, frères, je ne sais plus très bien qui je dois marier. Ils donnent l’impression d’avoir le même âge. Une bande de copains musclés qui éclatent dans leurs costumes et des femmes qui discutent entre elles sans discontinuer. Deux des frères sont les témoins de l’homme, deux sœurs de la femme sont ses témoins. Je les regarde, tous semblables et me demande pourquoi les hommes ont des témoins homme et les femmes des témoins femme. Il faudrait que j’approfondisse la question mais c’est ce que mes statistiques personnelles disent, pour l’essentiel. Je me promets de noter les exceptions. Ca ne sera pas aujourd’hui. D’ailleurs le mot « témoin » n’a de féminin qu’en argot policier des années 50 : une témouine. Formé sur bédouin, bédouine. Vilain et péjoratif.

Après le mariage du père, l’un des fils m’avait dit qu’ils avaient quitté Marseille pour la « sécurité ». Comme je ne comprenais pas, il avait insisté : un pays où il fait bon vivre et où il n’y a pas de danger, un pays comme autrefois. A les voir tous ensemble, je me demande de quoi ils peuvent bien avoir peur. Je ne sais plus ce que j’ai dit en juin et je crains de me répéter. J’improvise sur la présence de la petite R. toute en rose, qui sourit, passant sans rechigner de main en main entre la mariée et ses deux témoin.es. Elle est née le lendemain du mariage de son grand-père et la voilà dans les bras de sa mère au moment du oui.

-C’est pas tout ça, me dit le père, quand tout est fini et que tout le monde se lève, -Je file maintenant, l’employeur m’attend. Vous savez, avec ces jeunes, il y a toujours une bonne raison de ne pas travailler. Faut bien que quelqu’un s’y colle. Et puis, je n’ai que 52 ans.

Jeune marié ! Il sourit de toutes ses dents. Ici la vie est facile.

Si vous voulez commenter ce texte, envoyez un message à info@rencontre-orion.org

Déconfinement sans frontières 1

Mariages – épisode 12  – Un mariage da Vinci

L’entretien de mariage est exigé par le procureur qui veut savoir s’il s’agit d’un mariage blanc, faux, arrangé, mensonger ou équivoque. Je les reçois. Elle est russe, il est français. De quoi s’agit-il ? Le premier coup d’œil suffit à intriguer. Ils sont beaux tous les deux, élégants, bien habillés, tranquilles sans exagération. Comment savoir le vrai avec ce couple visiblement bien préparé ? Les voilà d’abord ensemble. C’est la procédure. Nous les recevons côte à côte, la responsable de l’état civil et moi. Ils sont dans le bon registre. Trop, peut-être. Pas de fausse tendresse jouée, pas d’agressivité retenue ou sous-jacente non plus. Un homme et une femme calmes, sûrs d’eux, sans complicité fabriquée alors qu’ils avouent se connaître assez peu. Ils parlent de coup de foudre. On en reste là pour l’instant. Maintenant c’est chacun son tour.

Elle sort, il commence. Le questionnaire est officiel, il doit permettre d’en savoir plus sur les circonstances de la rencontre entre les deux personnes. Ils se sont connus à Paris à l’automne dit-il, il était en séminaire professionnel, il travaille pour EDF, il est ingénieur. Où ça ? il est réticent à répondre.  -Près de chez moi à S. -Près de chez-vous mais où ? -C’est un peu secret.  Je suggère : dans le nucléaire ? -Pas directement, pas exactement. Bon, il travaille dans le nucléaire. La responsable de l’état civil me regarde : où est le problème semble-t-elle dire? -Revenons à la rencontre, s’il vous plait. -Oui, c’était dans la rue à Paris, elle cherchait son chemin, l’Eglise Saint-Sulpice pour être précis. Je passais, elle m’a demandé de l’aider.

Le détail m’amuse, je connais bien le lieu. -On s’est assis à une terrasse de café pour regarder le plan, je ne savais pas moi-même où c’était.

J’insiste. -Quel café ? Où ça ? -Près de son hôtel. -Quel hôtel ? – Je ne sais pas, dans le nord de Paris, près d’une gare. -Et qu’est-ce que vous avez fait ? -Je l’ai accompagnée. -Comment ? -A pied, ce n’était pas très loin. Je l’ai trouvée très jolie. Elle m’a plu immédiatement.

A ce moment, je comprends que la rencontre n’a pas eu lieu comme ça. Que ce n’est pas vrai, en tout cas pas tout à fait vrai. Pour ceux qui ne connaissent pas Paris, une précision: L’Eglise Saint-Sulpice est rive-gauche, très au sud de Paris, à deux pas de Saint-Germain des Prés. L’homme a mal fignolé, il ne pensait pas qu’on irait si loin dans les détails, mais il s’oblige à répondre comme si le questionnement était légitime. Mais depuis les gares au nord de Paris (Est ou Nord) il y a facilement 45 minutes de marche jusqu’à Saint-Sulpice, en allant vite.

Il avait prévu de dire ce qu’elle portait ce jour là, la couleur de sa robe. Et il le précise de lui-même. Il a 50 ans, mince, bel homme, je l’ai dit, habillé été vacances, pantalon Chino de qualité et polo Lacoste, barbe de trois jours mi blond mi gris comme dans les magazines pour homme. Embarrassé, il ajoute qu’elle a adoré un livre qui se passe dans l’Eglise Saint-Sulpice, elle voulait aller voir. Il ne dit pas le nom du livre, il se rend compte que ça ferait trop, il dit encore : un truc américain, l’auteur s’appelle Dan quelque chose. – Le Da Vinci Code dis-je? Dan Brown ? – Oui, je crois, ça doit être ça. – Alors vous êtes entrés dans l’Eglise ? – Non, je l’ai attendue devant. – Et ensuite ? – Ensuite rien sur le coup. J’avais mon séminaire. On a échangé nos adresses e-mail, elle est rentrée chez elle à Novossibirsk, et on a commencé à communiquer, par mail, puis par Skype très vite. De plus en plus. Elle est venue me voir en janvier, puis en février chez moi à S. dans le sud-est. Et après je suis allé en mars ou avril là-bas, en Sibérie, à 2500 km de Moscou, voir sa mère, son père est mort. Ca a bien marché entre nous et on a décidé de se marier pour pouvoir vivre ensemble.

G, appelons le G, a repris le fil de son récit. Il dit ce qu’il a prévu de dire. Il vient de divorcer, père de deux enfants il les prend un week-end sur deux. E, la femme russe, appelons la E, a une bonne relation avec les enfants, ils sont d’accord. – En quelle langue vous parlez-vous ? – Oh, en français elle parle français. – Et vous le russe ? – Non, pas du tout.

Je lui fais encore préciser quelques détails sur le métier de sa future épouse, elle est secrétaire de direction, et lui demande pourquoi il vient se marier ici dans le Sud-Ouest, alors qu’il habite à 600 km plein est. Ils se marient ici parce son frère y a épousé une Brésilienne il y a quelques années et que la municipalité a été très gentille avec eux. D’ailleurs son frère leur a donné le questionnaire pour qu’ils soient prêts. J’appelle la femme et demande à l’homme de sortir. Toujours la procédure.

Elle a préparé le rendez-vous soigneusement, elle aussi. Son français est un peu hésitant au début, comme si elle masquait le fait qu’elle le parlait parfaitement, ce que je constate très vite. Je lui demande où elle a appris. A l’Université, à Novossibirsk, là où elle est née et où elle vit encore. Ses papiers, son passeport « Russian Federation » dont j’ai la copie, me le confirment, avec un visa « Schengen, court séjour » de 3 ans, déjà renouvelé. Elle travaille, dit-elle, pour l’antenne locale d’un consortium pétro-nucléaire basé à Moscou. Elle a l’air d’une de ces jolies tenniswomen russes. A près de 50 ans, grande, d’allure sportive, polyglotte, sa présence dans notre gros bourg de campagne m’étonne. Et l’affaire de l’Eglise Saint-Sulpice m’intrigue. Je la questionne sur la rencontre fortuite. Elle était de passage à Paris, quelques jours de tourisme, seule, et cherchait l’Eglise du Da Vinci code. Elle avait adoré le livre et voulait en voir les lieux. -La pyramide inversée du carrousel du Louvre ? Le Louvre ? Avec la fenêtre sur le quai ? -Euh… oui aussi. Mais surtout l’Eglise. -Et G. vous a aidé ? -Oui, on s’est assis à une terrasse de café sur la place. Il m’a attendu. -Le café de la Mairie ? -Je crois.

Elle me décrit ensuite sa visite de l’église qui est exactement celle du livre de Dan Brown, la perspective sur la vierge, la méridienne, le fameux gnomon. Pas grand chose à voir avec la réalité des lieux que je connais bien, y ayant été enfant de chœur. Je peux évidemment accepter qu’elle n’ait vu que ce que le livre lui a fait voir, ce qu’elle cherchait et rien d’autre et qu’il y ait plein d’imprécisions dans leurs narrations respectives. Ils ont décidé de parler de « coup de foudre », d’une rencontre réelle et non simplement virtuelle comme il y en a tant aujourd’hui où l’on se contacte et se croise sur les réseaux sociaux. Ils se sont embarqués dans ce récit maladroit qui ne résiste pas à un questionnaire à peine poussé. Je m’interroge et un regard sur la responsable de l’état civil, me montre qu’elle aussi. Les tampons sur le passeport prouvent que E. est venue souvent en France, avant même sa rencontre avec G. Oui, dit-elle, son patron a une villa sur la côte d’Azur et elle vient souvent s’en occuper. Il fait des affaires en France et comme elle parle français, elle l’accompagne parfois. -Dans quel domaine ? –L’énergie.

Les tampons précisent « Aéroport Nice-Côte d’Azur » avec des séjours de quelques jours. Je constate que pour ce voyage ci, elle est aussi arrivée par Nice. Je formule quelques hypothèses dans ma tête. J’ai du mal à croire au coup de foudre sur un trottoir parisien entre une touriste sibérienne et un ingénieur provençal, 50 ans chacun, tellement coup de foudre qu’ils ne savent plus très bien ni où ni comment. Mais pourquoi pas ? Si c’est une rencontre « arrangée », ce ne peut l’être que de la part de la femme. Le profil professionnel de l’homme, son travail, ses réseaux intéresseraient donc une entreprise, un « consortium » russe dans l’énergie ? Mais je n’en sais pas assez pour l’imaginer. Et E. serait en service commandé ? Ca paraît exagéré. Les secrets que G. pourrait détenir, ne peuvent pas être si importants qu’elle se marie pour ça. Elle sait ce qu’elle fait. L’homme n’est probablement pas dupe, il a joué le jeu, connaissant sans doute le processus. Elle parle trop bien français pour être tout à fait innocente et son patron a sûrement besoin d’elle en France pour diverses raisons. C’est probablement ce qui l’a décidé à se marier discrètement ici, loin de la Côte d’Azur. Elle s’attendait à la question. Elle hésite un instant puis me dit que son futur mari a eu de la famille ici et que pour la fête de mariage ce sera mieux d’être loin de son ex-femme…

Si vous voulez commenter ce texte, envoyez un message à info@rencontre-orion.org

 

 

 

Confinement sans frontières 69

Mariages – épisode 11 – Un mariage Erasmus

On peut rêver un discours lyrique. Ca m’arrive. Je me réjouis de vous marier en espagnol. Me alegro de casarles. Quand je fais un mariage entre deux personnes venues de pays différents, j’ai l’impression de servir à quelque chose. L’endogamie c’est la fin programmée du monde. Allons-y les enfants, soyez Erasmus jusqu’au bout du film. Construisez l’Europe à coups de rencontres amoureuses et faites des enfants bilingues, trilingues. Au moins. Plus de coïts, moins de banques ! J’aimerais leur dire ça. Ils le savent déjà puisqu’ils se marient. Selon les statistiques de l’Insee (source 2013, mais ça n’a pas changé) il y a 225 784 mariages par an, 186 797 entre deux Français, soit 82,8%, 3,4% entre deux époux étrangers et 13,8% entre un Français et un étranger, à égalité homme-femme. Vous êtes de ceux là. Une Française et un Espagnol. Les mariages franco-espagnols sont les plus nombreux avec les mariages franco-italiens, à quasi égalité avec les franco-portugais et les franco-allemands. Aujourd’hui puisque vous restez entre Navarrais, l’Europe que vous construisez en vous mariant, est une Europe des régions autant que des Etats.

Inutile de les ennuyer avec mon discours théorique. La salle est venue d’Espagne pour faire la fête. Les époux vivent déjà à Madrid chez le garçon et y retourneront dès demain. La mariée a grandi ici, au pays de son père, mais sa mère est espagnole. Dans cette famille, les hommes épousent des Espagnoles depuis plusieurs générations. C’est une tradition me dit le père avec un sourire. Des Basques si possible, car les Basques espagnoles sont basques avant d’être espagnoles. Du côté français, on est plus incertain, ajoute-t-il. Dans cette famille, que je connais, les garçons restent, reprennent la petite entreprise familiale de matériau. Les filles travaillent avec eux, jusqu’à ce qu’elles partent à leur tour en Espagne. La mariée a des diplômes et elle aspirait à une grande ville, une capitale. Londres ? Paris ? Non, Madrid, bien-sûr. De toute façon, c’est plus près.

Si vous voulez commenter ce texte, envoyez un message à info@rencontre-orion.org

 

 

Confinement sans frontières 68

Mariages – épisode 10 – De l’autre côté de la Méditerranée

Le mariage doit avoir lieu en Tunisie où vit le futur époux. Comme la future mariée est française, je procède à une audition dans le cadre d’une « Demande de certificat à capacité à mariage déposée auprès du consulat de France à Tunis ». En substance, il faut contrôler les objectifs « réels » de ce mariage, selon les termes utilisés au téléphone par mon interlocuteur au Ministère des Affaires étrangères. Qu’est-ce qui rend un objectif plus réel qu’un autre ? Je me pose la question. L’amour est-il un objectif plus réel qu’un intérêt financier ou un arrangement familial ? Ce qu’on cherche à savoir, évidemment, c’est si la femme française ne se marie que pour permettre au garçon de venir vivre en France et de profiter des « fameux » avantages sociaux.  Le questionnaire qu’on m’a fourni est très précis et entre même parfois dans des détails intimes. La relation entre les deux futurs époux doit être « réelle », reposer sur une connaissance réciproque de la vie de l’autre. Je me suis demandé si j’aurais été capable de répondre, avant mon propre mariage, aux questions sur l’âge et le prénom de divers oncles, cousins ou tantes de ma future épouse. Je crois que non. Mon interlocutrice, que j’interroge en présence d’une personne des services de l’état civil, reconnaît immédiatement l’existence d’un intermédiaire : une femme, une voisine devenue une amie, à laquelle elle s’est confiée quand son premier conjoint l’a abandonnée avec deux enfants. Ils n’étaient pas mariés. C’était il y a quatre ans. Entre temps cette amie-voisine a rencontré un garçon qu’elle a épousé et elle est partie vivre avec lui à Nice où il a une petite entreprise de maçonnerie. C’est le grand frère du futur époux. Elle est allée –voyage payé avec ses économies, car elle ne travaille pas – en Tunisie rencontrer le garçon. Il lui avait loué un petit appartement. Ca c’est bien passé. Ils ont sympathisé. Ils ont communiqué par internet quelques mois et elle y est retournée avec ses enfants, cette fois et elle a rencontré la famille. Il vit avec ses parents et un autre frère. Il a 25 ans, 3 ans de moins qu’elle, et il est peintre en bâtiment. Tout cela est clair, elle donne des détails sur les parents, la famille tunisienne, le logement où elle ira vivre à Tunis après le mariage.

-Est-ce que sa famille à elle viendra au mariage ? -Son père, peut-être, mais maintenant ils sont rassurés. -Ils étaient inquiets ? –Je vais changer de pays, quand-même ! –Et vous ? – Ca va, je sais qu’on reviendra en France.

Elle relit ses déclarations et signe le document que l’employée de l’état civil prépare pour l’envoyer au consulat. Je raccompagne la jeune femme à la porte.

-Nice, c’est une jolie ville, lui dis-je en lui tendant la main.

-Oui, son frère l’attend avec impatience.

 

Si vous voulez commenter ce texte, envoyez un message à info@rencontre-orion.org