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Un bodybuilder 12

En passant par Bordeaux, il faut rouler au moins cinq heures pour aller à Montauban. Avec un bébé et un chien, surtout si c’est la maman qui conduit sans être relayée, le voyage dure bien sept longues heures. Au bas mot. -Pourquoi n’ai-je pas pris le train comme d’habitude, se dit Jacky ? Qu’est-ce que j’avais derrière la tête ?

Le silence s’est installé. Léonie gonflée du lait de sa mère s’est endormie. Antoine s’est collé contre elle, il s’est installé dans sa douceur béate et Momo cesse de tournicoter. Il a compris qu’on était parti pour un bon moment et qu’il valait mieux en prendre son parti. Il pousse des petits soupirs dans son sommeil, couché en rond avec une patte sur le museau, mais personne ne les entend. Surtout pas Jacky assis à l’avant, engoncé dans la ceinture de sécurité et qui surveille la route d’un œil distrait. Suzanne dégonflée de son lait se sent plus légère, plus légère aussi de sa rancœur contre Stéphane. –Tu as du sang africain ? lui demande soudain Jacky, tu sais de quel pays tu viens ? Elle hésite à répondre. Son téléphone se met à vibrer au fond de son sac posé entre Jacky et elle. Elle est absorbée par le dépassement d’un camion à la conduite floue, dont on se demande s’il ne va pas soudain se déporter, chauffeur ivre, endormi ou sur son téléphone. A la hauteur de la cabine, Jacky jette un œil à l’homme qui absorbe un sandwich. Il pense que les deux barres vitaminées qu’il a avalées à la station service ne vont pas le caler longtemps. C’est compliqué de voyager sans avoir tout préparé, si l’on suit un régime strict. Un régime de fou. De fil en aiguille, il pense au concours qu’il vient de rater. A tous les sacrifices qu’il a dû faire pour aboutir à ce fiasco ridicule. Est-ce que le mot sacrifice a un sens ? qu’est-ce qu’il a sacrifié ? Une autre vie ? mais laquelle ? il n’en a jamais envisagé d’autre. D’abord développer son corps d’athlète, ce cadeau de la nature – et de sa mère, sourit-il intérieurement puis devenir acteur de cinéma. – J’ai une grand-mère antillaise. La plupart des gens ne le voient pas. Stéphane ne s’en était pas aperçu. Quand il a vu ma grand-mère, il l’a prise pour une vieille nounou. Il essaye de m’appeler. Il a du trouver mon mot. –Qu’est-ce que tu as écrit ? – La vérité, je dis toujours la vérité. Enfin, ajoute-t-elle avec un sourire amer, la vérité du moment, la vérité de mes sentiments qui n’est qu’une vérité parmi d’autres. –C’est très philosophique ce que tu dis. Moi je crois qu’il y a une vérité des événements. Ils ne font pas irruption dans notre vie par hasard, ils sont là pour nous mener à notre propre vérité. –Oh là là, se dit Antoine qui a entendu le dernier échange, ça rigole pas. Il vaut mieux que je dorme. –Par exemple, poursuit Jacky, je pense que le moustique qui m’a piqué sur le muscle  et fait rater le concours, est un signe. – Un signe de quoi ? dit Suzanne qui met son clignotant pour doubler un autre camion. – Le problème est là, justement, je ne sais pas de quoi il est signe mais je l’ai compris quand j’ai reçu la lettre de ma mère. –Tu veux dire que le moustique a un lien avec ta mère ?

Il hésite. Le téléphone se met à nouveau à vibrer. Puis il y a le clic du message qu’on a laissé sur le répondeur. Antoine se met à ronfler assez fort pour que Suzanne l’entende.

-Secoue le s’il te plait, qu’il change de position avant de réveiller Léonie. On approche de Poitiers, la circulation est dense et réclame de l’attention.

-Tu sais, dit Jacky, je ne l’ai dit à personne mais j’écris de la poésie. Des haïkus pour être précis. C’est la vérité.

-Tu peux m’en réciter quelques uns ?

Jacky sort un petit carnet de son sac et commence à lire.

Haïkus

1/

Haltères, je pose mes mains

je retiens mon souffle

2/

Le métal me dit tout de moi

silence en moi de ma force forclose

3/

Il y avait de la sueur de l’huile

sur la scène le corps perdu luisait

4/

Je suis la machine je suis la souffrance

je suis l’éden je suis la voie ouverte

5/

Mère, tu es le sac défait

de mes peines

 

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Un bodybuilder 11

 Pendant que la Kangoo, conduite de main de maitresse s’arrête à la station BP, Stéphane qui ignore encore que sa femme est partie, a une idée lumineuse. Lui, le spécialiste de la résistance des matériaux, sait quelque chose de crucial : quand un matériau ou un problème vous résiste, il faut l’attaquer sous un autre angle. Que faire de cette machine insoluble ? La réponse est simple : rien lui même ! Il faut demander à quelqu’un d’autre de s’en occuper. Et cet autre, Stéphane sait qui il est. Il descend aussitôt deux étages, sort sur le boulevard et entre dans la boutique de téléphonie. Le jeune technicien tamoul –pardonnez moi de l’appeler encore comme ça, mais personne ne m’a dit son nom- ne lève pas les yeux. Laissons Stéphane s’expliquer, de toute façon vous avez compris. Une demi-heure plus tard il sait –et nous aussi- que le jeune homme s’appelle  Savarinathan et qu’il est d’accord pour faire le travail, mais pas tout seul. Il va demander à des amis de l’aider. C’est 20€ de l’heure par personne. –Vous serez combien ? –Je ne sais pas, ça dépend du travail. Nous viendrons voir un peu plus tard. Maintenant je vais à l’Eglise. A l’église, ah ? Et bien voilà, on apprend plein de choses d’un seul coup sur ce garçon qui semblait jusqu’ici tellement anonyme, une ombre dans l’immeuble. L’aumônerie catholique Tamoul est à Belleville et c’est là que Savarinathan va prier le dimanche ou le samedi matin quand son cousin qu’il héberge et qui travaille secrètement avec lui, le remplace au magasin. C’est aussi là qu’il retrouve la petite communauté qui lui sert de soutien. Pas forcément facile d’être Tamoul à Paris, mais ce n’est pas le pire non plus, surtout si l’on est chrétien. Stéphane ne pouvait pas l’imaginer. En fait il ne s’était jamais posé la question de la religion des Tamouls. Apprendre que Savarinathan va à l’Eglise le rassure, ce qui en dit long sur Stéphane. Si le garçon avait été musulman ou bouddhiste, aurait-il été un moins bon technicien ? Il s’efforce de ne pas le penser. S’il l’avait mieux questionné, il saurait aussi qu’il est passé par l’Ile Maurice et la Réunion où il a appris le français et qu’il parle aussi créole et anglais, même si sa langue première est le tamoul. En ce moment même, dans le métro, il lit un passage de l’Evangile de Mathieu dans cette langue et ça lui fait chaud au cœur. Tout à l’heure il rejoindra ses cousins et amis pour leur parler du job à faire. En attendant, rejoignons Stéphane qui est remonté chez lui et qui a constaté l’absence de Suzanne et de Léonie. Soulagé, car il n’avait pas trop envie d’une explication. Que dire d’ailleurs ? Parler de la frustration des hommes dont la femme n’a plus envie de faire l’amour ? C’est une conversation qu’il a eue récemment avec son ami Hervé, jeune papa lui aussi. Sujet délicat, même quand on a grandi dans un monde où les rôles semblaient clairement attribués. Hervé imagine que sa mère a supporté son père quand elle n’en avait pas envie et il ne veut pas faire la même chose. La jouissance de l’amour se partage. Il a aussi décidé de mettre sa sexualité entre parenthèses pendant quelques mois, dans l’espoir que les choses s’améliorent avec sa femme. Il a avoué à Stéphane que c’était juste par peur de se compliquer la vie qu’il n’a pas draguée sa collègue qui lui faisait les yeux doux. Stéphane, lui, ne se sent pas coupable de se masturber. Alors pourquoi le fait-il en cachette ?  lui a demandé Hervé. En se faisant un café, il se rend bien compte que ce sentiment de faute et de transgression est l’essentiel du plaisir. Qu’est-ce que Savarinathan en penserait ? Comment fait-il ? A-t-il une femme quelque part au Sri Lanka ? A propos de femme, qu’est-ce que fait la sienne ? L’heure du déjeuner est passée et il n’y a aucun signe de nourriture dans l’air. Le samedi ils alternent la préparation des repas et aujourd’hui c’est le tour de Suzanne. Elle a dû décider de le punir et filer chez sa sœur avec Léonie sans le prévenir. Il l’appelle, laisse sonner un long moment, jusqu’à ce que le répondeur s’enclenche. C’est moi, dit-il, t’es où ? C’est alors qu’il voit sur la table le mot qu’il avait sous les yeux depuis un long moment. Il raccroche.

 

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Un bodybuilder  10

Quand Jacky entre  en trombe dans le salon de Suzanne, il se fige. Elle est en train de pleurer et Antoine essaye maladroitement de la consoler. Elle vient de lui avouer qu’elle a découvert son mari assis sur les toilettes en train de se masturber en regardant les voisins d’en face. Cet aveu qui fait sourire intérieurement Antoine, accentue encore sa détresse. En nommant tout haut l’événement, elle prend conscience de la distance qui la sépare de Stéphane depuis la naissance de Léonie.

Que peut-elle faire ? était-elle sur le point de dire…

L’irruption d’un Jacky scotché par les larmes de la jeune femme évite à Antoine de répondre à la question non posée et d’ailleurs sans réponse. Jacky secoue la lettre et la tend à tout le monde.

-C’est ma mère ! Il faut que je parte à Dieupentale, que je rentre à la maison ! Ou plutôt, à Montauban, elle est à l’hôpital.

Antoine lit rapidement et  tend à son tour la lettre à Suzanne. Jacky est pressant.

-Est-ce que tu sais conduire, demande-t-il à Antoine, moi je ne sais pas, mais si je loue une voiture, tu conduis et on peut partir tout de suite.

-Désolé Jacky mais je n’ai pas mon permis.

-Moi je l’ai, dit Suzanne.

Deux heures plus tard, voilà le tableau.

Suzanne, conduit un Kangoo ludospace familial de location vert métallisé. A côté d’elle Jacky semble en lévitation. Derrière, Antoine est penché sur Léonie installée dans un couffin spécial loué avec la voiture. Il chantonne. Derrière encore, Momo tourne en rond.

Pendant une heure personne ne dit rien. Chacun y va de sa petite pensée. Jacky a du mal à aligner deux idées qui se suivent. Il est comme hébété. Suzanne se demande si Stéphane a découvert le mot bref qu’elle a laissé. Probablement pas, sinon il l’aurait appelé. Ils ne se sont même pas disputés. Elle lui a juste dit : ce soir tu dors dans le salon. Il a répondu : mais ça fait six mois que je dors dans le salon !  Puis il a essayé de gratter à la porte de sa chambre. -Essaye de comprendre ! –Dégueulasse, tu es un dégueulasse ! Elle avait l’impression d’être Anna Karina dans Pierrot le fou, ou Jean Seberg dans A bout de souffle. Dégueulasse ! Ca veut dire quoi dégueulasse ? La quelle des deux dit ça déjà ? Avec un accent craquant en plus. Qu’est-ce que c’est une dégueulasse ? Les derniers mots du film. Jean-Paul Belmondo qui meurt rue Campagne Première. Peut-être que le dégueulasse ne s’est pas encore rendu compte, qu’il est encore dans le bricolage de la machine infernale. Jacky lui a dit qu’il devait partir tout de suite, sa maman etc. mais sans dire avec qui. Penché sur Léonie, Antoine se demande comment il va payer son loyer. Il va donner l’argent du livre à Suzanne, mais le scénario qu’il est en train d’écrire n’aboutit pas. La production est soi-disant convaincue que l’idée est bonne, mais pas au point de lui redonner une avance. Ces enfants qui vivent en bande sous le jardin des plantes, comme des sauvages et sortent la nuit pour dévorer les passants, c’est sûr que ça peut faire un beau film. Il a déjà écrit trois scènes de dévoration, une scène de chasse à l’homme jusque dans un appartement avec une famille terrorisée et la brigade spéciale anti-vampire qui sauve les parents (mais pas les enfants), une scène de feu expiatoire (il en faut) et là, il cale un peu. La métaphore du monde en décomposition finit par être usée jusqu’à l’os. Jusqu’à l’os ? Ah voilà une idée intéressante. Il pourrait inventer un gamin de huit/neuf ans particulièrement dégénéré qui ne se nourrirait que de moelle humaine et qui transgresserait la règle tacite de la bande : ne tuer que pour manger, sans esprit de vengeance, juste parce que c’est le cours des choses. Ca ferait un conflit interne avec la chef de bande, celle qui édicte les règles. Intéressant. Et un nouveau chèque. Il pense à tout cela tout en chantonnant Sommertime à la manière de Janis Joplin mais mezzo voce. Léonie a bien dû se rendre compte qu’il y avait quelque chose de pas net dans ce grand garçon penché vers elle, car elle se met à pleurer, bien fort d’un seul coup. Peut-être a-t-elle simplement faim ?

– Elle a faim et moi j’ai les seins qui explosent, dit Suzanne. On va s’arrêter.

-Ok dit Jacky, il faut aussi que Momo se dégourdisse les pattes. Y a une station BP dans trois kilomètres.

– Stéphane ne veut jamais s’arrêter chez BP. Il dit qu’il faut rouler et consommer français.

-C’est un con, lâche Antoine qui le regrette aussitôt. Mais Suzanne sourit. C’est la première fois depuis ce matin.

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Un bodybuilder 9

Samedi est arrivé. Suzanne donne le sein à Léonie. Antoine admire béatement en faisant semblant de commenter les dernières pages qu’elle lui a données à corriger, le passage sur Hildegarde von Bingen, celle qui, paraît-il, a tout inventé, avec un petit ajout sur la communication chez les arbres. Pour faire moderne. Il adore. Suzanne a l’air rêveuse. Quelque chose d’autre la tracasse.

Trois étages plus bas Stéphane s’escrime en vain sur l’installation de la machine à faire des muscles entreposée chez Jacky. Il regarde le mode d’emploi posé par terre avec des yeux de merlan frit. Hier soir, il s’est passé un truc et il est furieux contre lui-même. Il tente de se calmer en mettant ensemble ce qui semble un dossier de siège rouge sur ce qui semble un bras articulé.

La famille du 3ème avec ses deux ou trois ados – va savoir- est partie pour le Perche en laissant la grand-mère qui a prétendu un cancer au dernier degré pour avoir le droit à un jour de trêve dans son esclavage habituel. Le tamoul répare silencieusement les portables. On dirait qu’il prie. Il doit être chrétien ou hindouiste ou rien du tout, juste quelqu’un qui marmonne en agitant la tête comme un vieux rabbin. Il n’est probablement pas juif, ça se saurait. Le coiffeur coupe, teint, frise et virevolte entre ses petites mains (les assistantes) et les têtes (ses clientes). Un homme entre dans le salon. -Vous faites aussi les barbes ? –Vous en avez plusieurs ? répond le coiffeur dont la séduction repose beaucoup sur le sens de la répartie. Le salon rit (c’est une synecdoque). Jacky boit son café un peu plus loin, au coin de la rue de Crussol là où il y a les plus beaux accidents, tandis que Momo tire sur la laisse pour continuer la promenade. Jacky ne remarque pas. Il est embarrassé, il tient à la main une lettre qu’il n’a pas encore ouverte. Elle vient (la lettre pas la main) de Dieupentale, le village où vit sa mère. Il ne l’a pas encore ouverte car un soudain sentiment de culpabilité l’accable : sa mère a eu 51 ans il y a trois jours, le 15 juin, jour de la Sainte Germaine, son prénom (ses parents manquaient d’imagination). Et il a oublié de lui téléphoner. Ou plutôt il n’a pas osé lui annoncer l’horrible nouvelle : il n’a même pas participé à la finale de Monsieur ile de France (je vous le rappelle au cas où vous auriez oublié cet incident fâcheux dû à un moustique probablement soudoyé par un concurrent). Il avait prévu d’aller jusqu’au marché du samedi matin de la rue Popincourt, Momo adore, il y a toujours des chaussettes qui trainent, mais là, avec cette lettre punitive est-ce qu’il a encore le droit de manger une salade bio avec ses compléments nutritifs ? Et s’il se décidait à l’ouvrir cette lettre ? On commence à s’impatienter ! Il est debout au bar et le garçon, de l’autre côté, remarque la lettre. –C’est un joli timbre ! Si vous le gardez pas m’sieur Jacky, mon fils les collectionne.

Ca décide Jacky qui glisse soigneusement un couteau dans l’objet de ses angoisses, en sort une lettre tapée à l’ordinateur, ce qui le surprend et tend l’enveloppe au garçon.

Mon chéri, je ne peux plus écrire alors je dicte cette lettre à l’infirmière qui a la gentillesse de la taper sur son ordinateur. Je suis à l’hôpital depuis quelques jours et je n’ai pas eu ta lettre habituelle pour mon anniversaire, 51 ans tout de même, elle doit m’attendre à la maison. Je ne voulais pas t’inquiéter mais ils m’ont trouvé une tumeur et quand tu recevras cette lettre j’aurai été opérée. J’irai déjà beaucoup mieux et si tu venais me voir bientôt, je serais contente.

Je t’embrasse.

La lettre était signée à la main : maman. Quelqu’un avait ajouté un mot  manuscrit en dessous. Je suis l’infirmière qui a écrit. Si vous pouvez venir, faites le vite s’il vous plait.

Momo se met à gémir et Jacky le regarde sans comprendre.  –Ca ne va pas, m’sieur Jacky ?

Mais Jacky est déjà sorti.

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Un bodybuilder 8

L’immeuble est daté de 1906 et signé d’un certain J. Gentil, architecte. Il est composé de deux bâtiments. L’un, le noble, donne sur le boulevard, il a six étages et un ascenseur minuscule construit dans la cage d’escalier et qui est en panne une semaine sur deux. Chaque étage est fait d’un grand appartement et d’un petit studio qui a probablement été arraché à l’appartement originel quand quelqu’un a voulu rentabiliser tout ça. Le grand appartement est composé d’une entrée avec une cuisine d’un côté et de l’autre une double-pièce « sur rue » comme on dit. Au deuxième, l’étage « bourgeois », il y a un balcon. L’architecte en a mis aussi un au 5ème pour l’équilibre visuel de sa façade post-haussmannienne. Outre cette belle pièce lumineuse et bruyante, il y a, donnant sur le boulevard, une chambre où dormir doit être une épreuve pour le système auditif, puis un long couloir avec deux autres chambres et une salle de bain qui donnent sur la cour.

Au premier étage vit le coiffeur dont le salon est juste en dessous, au rez-de-chaussée. Sa femme travaille avec lui, mais comme il y a toute une ribambelle d’employées, il est difficile de savoir laquelle est son épouse. On se demande s’il le sait lui-même. Il ne fréquente pas les gens de l’immeuble ce qui n’est pas très commerçant, mais son salon, sous licence d’une marque célèbre, ne désemplit pas et ça ne doit pas le déranger trop. Le problème du coiffeur c’est qu’il est juste en dessous de chez Jacky et que quand celui-ci dépose ses haltères sur le sol ça doit faire trembler tout l’appartement. Il a donc le choix entre rester là et supporter les coups de gong de Jacky douze fois par jour ou déménager et habiter plus loin de son salon. Pour l’instant il reste. D’ailleurs Jacky ne s’entraine pas la nuit, sauf en période de concours où il fait de la gonflette, c’est à dire du léger et rapide. Le petit studio voisin est habité par un fantôme, l’employé tamoul de la boutique de téléphonie d’à côté, celle qui est régulièrement attaquée. Une fois le garçon a été assommé et transporté à l’hôpital. Il est revenu deux jours plus tard, semblable à lui-même, secret et consciencieux, reprenant aussitôt son occupation favorite et méticuleuse : réparer des écrans de portables. Jacky vit au deuxième étage dans le grand appartement. Personne ne sait comment il paye le loyer, mais personne ne le lui demande. Au même étage Antoine l’apprenti scénariste et écrivain a du mal chaque trimestre à payer le loyer de son minuscule studio. Au 3ème étage, habite une famille avec les deux ou trois adolescents qu’on a croisés se moquant de Jacky. Y vit aussi une grand-mère qui a fait office de baby-sitter quand les enfants étaient plus petits et dont on se débarrasserait bien maintenant qu’elle ne sert plus qu’à encombrer la chambre du fond. Et les deux grands qui doivent dormir ensemble ! Il paraît que les parents existent vraiment, parfois ils reviennent du travail, surtout pour emmener tout ce petit monde en week-end à la campagne dans le SUV familial. Ah oui, encore un détail : c’est la grand-mère qui est propriétaire de l’appartement, d’ailleurs elle a toujours vécu là. Elle se souvient même de l’arrivée de De Gaulle au pouvoir. Dans le petit studio vit « l’aveugle ». On ne sait rien de lui, sauf qu’il est l’aveugle. Pour Antoine qui dort en dessous c’est dur car il a l’impression que « l’aveugle » passe ses nuits à déplacer des meubles. Au 4ème des gens secrets mais je sens que je vous ennuie, je vous parlerai d’eux une autre fois. Revenons à ceux qui vont jouer un rôle dans cette histoire : au 5ème la belle Suzanne, sa Léonie – six mois environ- son mari Stéphane. Surtout Suzanne d’ailleurs. Le studio d’à côté est vide mais pour combien de temps ? Au 6ème et dernier étage, les fameuses chambres de bonne. Aucune bonne n’y vit, une ancienne bonne peut-être, quoiqu’on ne sache pas très bien ce qu’elle faisait avant de devenir une fumeuse professionnelle. « L’aveugle », la « fumeuse » les gens n’ont pas beaucoup d’imagination pour donner des surnoms. La fumeuse empeste tout l’escalier – sans parler de l’ascenseur quand par hasard il marche- même quand elle ne fume pas, tant elle est imprégnée de l’odeur du tabac. Un soir, endormie cigarette non éteinte, elle a mis le feu à son matelas. Heureusement son voisin de chambre, un ancien ouvrier kabyle solitaire qui n’a jamais voulu rentrer au pays, pourquoi faire ? a-t-il dit à Antoine, pour être encore plus seul qu’ici ? a senti l’odeur de brûlé et est descendu chez Stéphane pour qu’il appelle les pompiers. La « fumeuse » a été sauvée mais l’odeur tenace a trainé dans l’immeuble pendant plusieurs semaines.

Bon tout cela est très habituel, un immeuble parisien banal qui sert de décor à la vie de notre personnage principal. Reste aussi l’immeuble sur cour, celui que Stéphane observe depuis le siège de ses toilettes, aussi normal que l’autre. Il serait temps que l’action commence. Alors Jacky, tu nous emmènes où ?

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Un  bodybuilder  7

Il est temps de cesser de tout voir à travers Antoine. Rendons leur autonomie aux autres habitants de cet immeuble où habite Jacky. Stéphane, on l’a déjà rencontré et on a compris qu’Antoine n’a pas une grande admiration pour lui. Et encore il ne sait pas tout. A peine sa femme était-elle sortie de l’appartement, le laissant avec la petite Léonie endormie dans le bien être de ses six mois, que Stéphane est allé dans la salle de bain pour mater par la fenêtre. Du 5ème, il a une vue plongeante sur les appartements dans la cour. Il éteint la lumière et, assis dans l’ombre sur la lunette des toilettes, il observe. Il est parfois récompensé, notamment avec le couple du troisième, deuxième escalier, qui a des pratiques sexuelles acrobatiques et ignore l’usage des rideaux. Il y a aussi la salle de bain du 2ème, toujours de l’autre côté de la cour, dont la fenêtre n’est opaque que jusqu’à mi-hauteur. Un couple encore, vers la cinquantaine, biens ronds tous les deux. En général il n’y a rien à voir, mais avec de la patience Stéphane assouvit parfois sa tendance au voyeurisme modeste. La vérité oblige à dire qu’il se moque de ce qu’il voit, ce qui compte c’est le sentiment de transgression. Que se passe-t-il quand les gens sont entre eux, dans l’intimité de leur relation. Même dans la cuisine, quand ils préparent leur repas, ces gestes simples qui normalement échappent au regard des autres, un tic, un nez qu’on gratte, un pull qu’on enlève et qu’on remet trois fois, une cigarette qu’on n’allume pas. C’est ce goût de l’intime des inconnus qu’il cache à tous, même à sa femme, qui l’a poussé à accepter de venir installer l’appareil de Jacky. Contre toute raison, car il n’y connaît rien.  Il veut voir où et comment vit ce personnage fascinant. Voyeur, il est persuadé que tout le monde l’est, et que sa femme est l’objet de tous les regards, de toutes les convoitises. Ne lui donnons pas tout de suite tort. Car au même moment, Suzanne, en train d’acheter sa bière, semble ignorer l’admiration des 4 hommes qui l’entourent. Antoine, laissons le tranquille, il ne sait probablement pas ce qu’il éprouve, Jacky qui les a rejoints de retour de sa promenade du soir avec le chien Momo, l’ancien épicier djerbien devenu gérant du Carrefour express, et un autre type louche qui lui explique qu’il faut embrasser les arbres pour être en harmonie avec le monde et avec soi-même. On ne sait pas si c’est en écho à une remarque de Suzanne sur le livre qu’elle écrit, mais ça ne plait pas à Jacky et il fixe une seconde le type dans les yeux, ce qui suffit à le calmer. –Bon, je vais acheter ma tisane aux écorces de Bouleau, dit-il en s’éloignant, c’est très bon pour le drainage. –Ah c’est intéressant pour mon livre, reprend au vol Suzanne qui veut le suivre pour en parler. Antoine la retient : -Oublie le, il a compris ce que tu fais et il veut juste t’intéresser ! Si tu veux, on se fera une petite séance demain sur les vertus thérapeutiques des écorces. T’auras de quoi écrire pour une semaine. C’est à la mode et ça plaira au signataire du livre.

-Si vous voulez votre bière, intervient le gérant de la superette pardon, c’est maintenant. Il est dix heures et je n’ai plus le droit de vendre d’alcool après dix heures.

Suzanne achète un pack de bière et demande à l’épicier : -y a quoi comme arbre à Djerba ? –Je ne sais pas, c’est surtout des fleurs je crois, je ne connais pas très bien les arbres, des acacias et des dattiers, oui des dattiers des vrais et des faux, pareils mais ils donnent des dattes ou pas.

Ils sortent tous les trois, Jacky en tenue de sport, Antoine qui porte les bières et Suzanne qui semble atteinte d’illumination – Vous savez quoi les garçons ? Vous avez vu ? C’est la première fois que je remarque les arbres du boulevard. Celui-là, là à côté de la piste cyclable, juste devant notre immeuble, Je ne sais même pas quel arbre c’est !

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Un bodybuilder 6

Stéphane a rechigné un peu. Je suis monté avec deux bières après le diner pour lui expliquer ce que nous attendions de lui. Je ne parviens pas à le tutoyer, même s’il la joue camarade avec moi. Du coup je suis obligé d’en faire des tonnes. Tout l’immeuble est au courant, lui seul peut aider un Jacky en détresse, il faut un ingénieur hautement qualifié pour installer cette machine infernale, c’est pire que Ikéa… -D’accord d’accord, je passerai demain ou plutôt samedi matin après mon entrainement à la pelote ! –Vous êtes… enfin… tu es basque ?

Je sais très bien que Stéphane est un vieux parisien, Suzanne me l’a dit. Avec lui, elle a épousé plusieurs générations grandies dans l’ouest de Paris et une maison de campagne dans le Perche. Aujourd’hui il vit comme un déclassement cet appartement dans l’est populaire, même si les codes ont soi-disant changé. A chaque élection on voit bien que ce n’est pas vrai. Alors il faut faire un truc à la mode. Quoi de plus classe que la pala, la pelote ou la main nue, ou tout autre sport d’élite inconnu du grand public ? S’il est basque ? il hésite à mentir, une réponse vague suffira.

-Non, mais j’ai des ancêtres qui viennent de là-bas.

Là-bas est assez imprécis pour vouloir dire n’importe où. Et puis tous les Parisiens ont des ancêtres qui viennent de là-bas, c’est juste une question de générations. Parfois ce là-bas prend la forme d’une maison au bord de la mer ou d’une grand-mère dans l’Aubrac, enfant on y a passé les meilleurs étés de sa vie. Suzanne qui vient de coucher son bébé nous rejoint dans la cuisine, m’évitant de subir la description de la plage d’Hendaye. –Merci d’avoir pensé à m’apporter une bière à moi aussi, dit-elle en me regardant sans sourire. –je ne savais pas, bégayai-je, je croyais que l’allaitement… – Tu m’as déjà vue allaiter ? – Euh… non, j’avais l’impression… j’ai du me tromper… je n’ai pas vu de biberons…

Stéphane se met à rire. –Tu ne perds rien ! C’est absolument dégoûtant, ce lait qui jaillit et le bébé qui tire là-dessus en devenant tout rouge. En général, ça déclenche en plus un transit et des bruits bien audibles. Tu vois ce que je veux dire. – Je t’en prie, ça ne regarde pas Antoine ! La bière, d’ailleurs, c’est excellent pour l’allaitement, je vais descendre m’en acheter à Carrefour. –Je viens avec toi, dit Stéphane, j’en profiterai pour jeter un œil au passage sur la machine à muscler Jacky. – Pas question dit Suzanne, toi tu restes garder Léonie et c’est moi qui descends, j’ai besoin de prendre l’air 5 minutes. Antoine me servira de garde du corps, d’accord il est moins impressionnant que Jacky mais ça fera l’affaire pour aller jusqu’à la supérette. Et si je ne suis pas revenue dans une heure, appelle la police.

Dans l’escalier elle m’attrape la main. – Qu’est-ce qui t’a pris de lui parler de l’allaitement ? Il est jaloux comme un tigre du Bengale.

Que faire de cette complicité qu’elle vient de créer entre nous ? Il est vrai que ces moments d’intimité que nous partageons depuis un certain temps me sont devenus chers, elle avec Léonie collée à son ventre ou à son sein, moi assis sur le canapé, les regardant partager cette douceur des corps.

Ces derniers temps je devais rédiger un livre sur les bienfaits des arbres pour un écologiste bien connu qui se lance dans la grande politique et qui a besoin d’attester de la réalité de son engagement. Une « étudiante » très proche de lui avait bâclé la recherche et rendu un soi-disant travail préparatoire ni fait ni à faire. Internet. L’éditeur m’avait donné le paquet de photocopies en me disant comme d’habitude : arrange moi ça. Compte tenu de l’état (habituel) de mes finances, je ne pouvais pas dire non.  J’ai tout jeté à la poubelle, je lui ai soutiré un peu plus d’argent pour compléter les informations et je suis monté voir Suzanne. –T’es pas végan parce que ton mari veut pas, t’es écolo, t’es bio, t’es une amie des tigres jaloux, tu signes des pétitions contre le glyphosate et pour le quinoa, alors tu aimes sûrement les arbres, voilà un job pour toi. Tu vas écrire ce livre.

Elle m’a regardé sans y croire, intimidée, jeune maman jusqu’au bout des yeux, elle a baissé la tête.

– Tu crois que je saurais ? J’ai arrêté l’atelier d’écriture quand j’ai rencontré Stéphane et je ne sais pas si…

-La meilleure chose à faire c’est d’oublier l’atelier. Personne ne te demande d’écrire un roman américain. Une bonne dissertation scolaire sera parfaite. N’oublie pas que c’est pour un futur célèbre homme politique.

Depuis trois semaines maintenant, entre deux tétées, Suzanne rédige la vie, les secrets et les bienfaits des arbres que nul ne conteste, même pas son sceptique de mari. Et moi je monte trois fois par jour en discuter.

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Un bodybuilder 5

Tout le monde s’est tourné vers moi, j’ai compris le message et j’ai saisi le panier à provisions. Au fond j’étais coupable d’avoir signé le bon de réception et j’étais censé être l’ami de Jacky. Je suis monté en même temps que Suzanne, la jeune maman du 5ème, celle au landau (et au bébé qui va dedans), celle qui a dit à son mari que j’étais l’amant du bodybuilder. Comme elle fait souvent une petite halte au second pour papoter avec moi et qu’ensuite je lui porte son bébé jusqu’au 5ème et qu’elle m’offre un café, et que je la regarde déballer ses courses tout en faisant guiliguili au petit monstre (il ressemble au père) et que je lui invente des détails amusants tirés de ma thèse hypothétique sur la masculinité au Sud Marocain sous le protectorat du Glaoui (pour ceux qui l’ignoreraient encore le Glaoui était le pacha de Marrakech), et qu’elle les raconte à son mari (faut bien se dire quelque chose) elle n’a même pas besoin de les assortir d’un mensonge pour éviter une crise de jalousie. Il le déduit lui-même : faut être pédé pour s’intéresser à ça. La vérité c’est que Suzanne et moi, on se marre bien ensemble et qu’être une jeune maman qui attend le retour de son spécialiste en résistance des matériaux, c’est parfois longuet. Un jour, il est rentré plus tôt que ce que ses importantes responsabilités de jeune ingénieur ambitieux réclament, j’étais chez lui, bébé sur les bras pendant que Suzanne préparait le quinoa aux graines de potiron, en m’expliquant qu’elle avait hâte de reprendre le boulot. Sans s’intéresser à ce que disait sa femme il s’est servi un gin-tonic, la boisson des cadres énergiques qui rentrent chez eux, il m’a, sans m’en proposer (je parle du gin) détaillé de but en blanc, le fonctionnement du landau, un Stomp V4 Edition spéciale avec Base Isofix, un système de voyage tout en un avec une nacelle à la matelassure rembourrée et des poignées en cuir. C’est pourquoi il ne faut pas dire poussette mais landau. -Tu comprends ? design et qualité !

Comme on a le même âge et qu’il a fait une grande école dont j’ignore tout, il a la bienveillance de me tutoyer quand il boit son gin.

C’est pour ça qu’en arrivant à l’appart de Jacky, avec son panier à provision et en le regardant déballer la BH TT4 multiposte arrivée en pièces détachées, j’ai compris que je tenais ma revanche.

-Mon vieux Jacky, lui dis-je devant son air accablé par l’ampleur inattendue de la tâche, je sais qui va t’aider à installer tout ça !

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Un bodybuilder 4

Les malheureux déménageurs souffraient. On a beau être trois professionnels solides, quand il faut livrer une caisse à la fois encombrante et pesante comme un panzer russe dans l’escalier correct mais modeste d’un immeuble parisien, on souffre. Et ils n’avaient grimpé qu’une dizaine de marches. Ca m’a rappelé le jour où l’on avait découvert une Fiat 500 installée devant la porte de l’appartement de fonction du proviseur de mon lycée, au 4ème étage. Il n’avait pas été très difficile de trouver les coupables : cinq élèves de la prépa véto (vétérinaire pour les non initiés), les deuxième et troisième ligne de l’équipe de rugby, cinq garçons qui avaient mené l’équipe du lycée en finale régionale. D’autant plus que la Fiat appartenait à l’un d’entre eux, et que voir s’en extirper ces cinq géants toujours ensemble, faisait partie des meilleurs spectacles de ce lycée de la région parisienne où je souffrais moi-aussi, mais sur des vers latins. C’était une plaisanterie de potache, avaient-ils plaidé ! De potaches musclés, avait souligné le surveillant général au conseil de discipline. Compte tenu des services rendus à la réputation du lycée, ils avaient été condamnés à gagner la finale. Ce qui fut fait.

La nouvelle station de musculation était vendue 2999,99 € livraison comprise, comme le rappelait l’étiquette, mais les livreurs ne devaient visiblement pas en être des utilisateurs intensifs. Je leur suggérais d’aller chercher le forcément futur propriétaire du colis, monsieur Jacky Haid. –C’est pas pour ce nom, me dit un des transporteurs en consultant sa fiche, je vois un Jacques Latête au deuxième étage. –C’est le même dis-je ! Il va sûrement vous aider. Mais Jacky n’étais pas chez lui et les déménageurs prirent une décision raisonnable pour leur santé : ils redescendirent courageusement les huit ou dix marches, déposèrent le panzer dans l’entrée et prirent leurs jambes à leur cou après m’avoir extorqué sous la menace une signature de réception du colis.

Quand Jacky est revenu de ses courses, courses qui pouvaient s’éterniser en fonction des gens croisés, il y avait un attroupement dans l’entrée. Tout l’immeuble semblait être là, contemplant le ballot fatal. En découvrant la cause de ce désordre, Jacky s’est illuminé !

-C’est arrivé, c’est arrivé, ma BH TT4 multiposte ! Il rayonnait.

–Va falloir enlever ça, monsieur Haid dit le locataire courageux du 4ème, ma femme n’a pas pu passer avec le caddy ! On a essayé de la pousser un peu, mais c’est trop lourd.

– C’est sûr, ça peut pas rester là, a-t-il répondul en prenant la caisse à plein bras et en la soulevant aussi tranquillement qu’un pack d’eau minérale.

Au bout de trois marches, il s’est tourné vers nous, sans remarquer nos figures ébahies, nous l’imaginions fort, mais il y a une limite à tout.

– Quelqu’un pourrait m’aider et me monter mon panier de courses ! J’ai pas une main libre.

Il n’y avait pas une once d’ironie dans sa demande.

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Un bodybuilder 3

Jacky Haid, mon voisin culturiste ne ferait pas de mal à une mouche. Du moins pas volontairement. Il est la réincarnation musclée de Gandhi. Etre videur dans un secteur à risques ne le trouble pas. J’ai cru comprendre d’ailleurs qu’il n’a jamais besoin d’utiliser sa force, sa présence suffisant à rendre paisible les alentours. Les habitants du quartier le respectent, les commerçants du quartier le respectent, les passants du quartier le respectent. Il aide les vieilles dames à traverser le boulevard Voltaire, ce qui n’est pas une mince entreprise : il y faut le temps de trois feux rouges, mais curieusement personne ne le klaxonne quand ça traine un peu. Surtout qu’hiver comme été, sauf quand il est devant sa boite de nuit, il n’est vêtu que d’un T-shirt blanc, fait sur mesure, je suppose. Les voisins le respectent aussi mais d’un peu loin si possible. C’est comme un Marquis du 18ème siècle qui vous ferait sentir d’un regard à quel point vous n’êtes qu’un roturier. Par sa simple présence Jacky fait prendre conscience à ses voisins de leur fragilité humaine. C’est dur pour eux comme pour moi. De temps en temps il discute avec la jeune fleuriste de la boutique à côté, il discute avec tous ceux qui ne le fuient pas d’ailleurs. La demoiselle au physique, avouons-le, particulièrement ingrat, le regardait amoureusement et il lui rendait en retour un regard plein de gentillesse quand les deux ou trois ados du 4ème sont passés en courant et en criant : Jacky, Jacky, tu ne ferais pas de mal à une moche !

-C’est pas gentil ça, a-t-il dit, je vais vous…

Mais les gamins étaient déjà rentrés dans l’immeuble et on ne saura jamais ce qu’il voulait leur faire. D’ailleurs le savait-il lui-même ?

Je suis étudiant, une thèse qui n’en finit pas. Je vous épargne le sujet qui n’intéresse que mon prof –même plus moi depuis des années. Je vis en corrigeant, en réécrivant et parfois même en écrivant toutes sortes de livres pour un éditeur. Pour l’immeuble je suis l’écrivain inconnu, pour Jacky, le futur Prix Nobel.

Depuis qu’il m’a lâché son vrai nom, Jacky Lateste, dit Jacky Haid me considère comme son ami. Je n’ai pas gâché cette belle amitié naissante en attirant son attention sur l’orthographe réelle du mot tête en anglais et puis je me suis dit : à quoi bon ? Le pseudonyme absurde de Johnny Hallyday (Holiday ? Hollywood ?) ne l’a pas empêché de devenir une star. Au contraire. J’ai quand-même eu le courage de lui dire que son vin de noix me faisait un abominable mal de tête un jour qu’il passait discuter avec moi. Il a regardé d’un air dubitatif la bouteille qu’il avait apportée, a hoché la tête et a dit : -je ne comprends pas, j’en ai jamais bu.

Souvent sa logique m’échappe. Et quand il a fini par me raconter un peu de sa vie, la vie d’un aspirant à Monsieur Univers, j’ai fait un travail de rewriter pour mettre bout par bout,  ce désordre chronologique souvent improvisé.

Sa mère était postière à Dieupentale, Tarn et Garonne, je l’ai déjà écrit, et son père Gendarme à Grisolles, un bourg voisin célèbre pour son Musée du balai. Un copain de Toulouse m’a expliqué depuis qu’il s’agit probablement d’un musée folklorique, un écrivain local nommé Calbet ayant légué sa collection de balai à la commune. Pendant les années de primaire, sa classe allait chaque année visiter le musée Calbet et les enfants savaient tout sur les balais. A 14 ans, Jacky vivait seul avec sa mère. Le gendarme Lateste habitait désormais dans une caserne en Alsace, avec une nouvelle famille et Jacky ne gardait que peu de souvenirs de lui. Lateste père était un petit homme très brun, nerveux et colérique qui se cachait pour prendre les contrevenants en flagrant délit. Il avait épousé sa mère sans passion parce qu’elle était enceinte et quittée sans remords quand il avait appris que l’enfant, lui, Jacky, n’était pas de « son sang ». D’ailleurs ça se voyait. Jacky était un bébé blond et solide puis un enfant puissant du genre viking deux fois plus grand que ses camarades de la communale, sans parler de ceux du collège Jean Lacaze à Grisolles. A 14 ans, il mesurait 185 cm et pesait 100 kg sans avoir rien fait pour ça. Les équipes de rugby, activité obligatoire et quasi identitaire dans la région, lorgnaient sur lui, mais l’agressivité de ce sport le décourageait. Il se mit au culturisme en prétendant que les chocs étaient incompatibles avec le développement harmonieux de ses muscles. Il aurait bien fait de la danse, comme Billy Elliot si sa morphologie le lui avait permis. A 14 ans, la même année, il demanda courageusement à sa mère qui était son vrai père. Elle hésita quelques jours puis elle lui apporta une boite de photos. Elle avait 20 ans, c’était à Toulouse, elle venait d’entrer à la Poste et elle faisait un stage de formation. Joseph était de passage pour un tournoi d’escrime. Ils se sont croisés par hasard en groupe, un soir, il a invité tout le monde à venir voir le tournoi le lendemain. Elle y est allée seule, elle n’a rien compris aux différents combats, elle ne savait pas s’il avait gagné ou perdu et il ne le lui a pas dit le soir quand elle l’a rejoint à son hôtel. Il était très grand, très fort, très blond, très beau, comme toi. Jacky a senti toute la nostalgie de sa mère. Un soir unique qui avait empli et emplissait encore sa vie. Elle était rentrée à Grisolles, Joseph à Paris. Elle ne lui avait jamais rien dit, elle n’avait même pas essayé. Elle s’était mariée tout de suite avec ce gendarme qui était son fiancé officiel et n’a compris qu’à la naissance de son garçon qu’il était d’un autre. Dans la boite, il y avait aussi une affichette du tournoi de fleuret avec le nom de son père. Jacky le regardait, sans parvenir à y croire. Un jour, il irait le retrouver.