Archiv der Kategorie: Confinement sans frontières par Jean-Marc Terrasse

Confinement sans frontières 69

Mariages – épisode 11 – Un mariage Erasmus

On peut rêver un discours lyrique. Ca m’arrive. Je me réjouis de vous marier en espagnol. Me alegro de casarles. Quand je fais un mariage entre deux personnes venues de pays différents, j’ai l’impression de servir à quelque chose. L’endogamie c’est la fin programmée du monde. Allons-y les enfants, soyez Erasmus jusqu’au bout du film. Construisez l’Europe à coups de rencontres amoureuses et faites des enfants bilingues, trilingues. Au moins. Plus de coïts, moins de banques ! J’aimerais leur dire ça. Ils le savent déjà puisqu’ils se marient. Selon les statistiques de l’Insee (source 2013, mais ça n’a pas changé) il y a 225 784 mariages par an, 186 797 entre deux Français, soit 82,8%, 3,4% entre deux époux étrangers et 13,8% entre un Français et un étranger, à égalité homme-femme. Vous êtes de ceux là. Une Française et un Espagnol. Les mariages franco-espagnols sont les plus nombreux avec les mariages franco-italiens, à quasi égalité avec les franco-portugais et les franco-allemands. Aujourd’hui puisque vous restez entre Navarrais, l’Europe que vous construisez en vous mariant, est une Europe des régions autant que des Etats.

Inutile de les ennuyer avec mon discours théorique. La salle est venue d’Espagne pour faire la fête. Les époux vivent déjà à Madrid chez le garçon et y retourneront dès demain. La mariée a grandi ici, au pays de son père, mais sa mère est espagnole. Dans cette famille, les hommes épousent des Espagnoles depuis plusieurs générations. C’est une tradition me dit le père avec un sourire. Des Basques si possible, car les Basques espagnoles sont basques avant d’être espagnoles. Du côté français, on est plus incertain, ajoute-t-il. Dans cette famille, que je connais, les garçons restent, reprennent la petite entreprise familiale de matériau. Les filles travaillent avec eux, jusqu’à ce qu’elles partent à leur tour en Espagne. La mariée a des diplômes et elle aspirait à une grande ville, une capitale. Londres ? Paris ? Non, Madrid, bien-sûr. De toute façon, c’est plus près.

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Confinement sans frontières 68

Mariages – épisode 10 – De l’autre côté de la Méditerranée

Le mariage doit avoir lieu en Tunisie où vit le futur époux. Comme la future mariée est française, je procède à une audition dans le cadre d’une « Demande de certificat à capacité à mariage déposée auprès du consulat de France à Tunis ». En substance, il faut contrôler les objectifs « réels » de ce mariage, selon les termes utilisés au téléphone par mon interlocuteur au Ministère des Affaires étrangères. Qu’est-ce qui rend un objectif plus réel qu’un autre ? Je me pose la question. L’amour est-il un objectif plus réel qu’un intérêt financier ou un arrangement familial ? Ce qu’on cherche à savoir, évidemment, c’est si la femme française ne se marie que pour permettre au garçon de venir vivre en France et de profiter des « fameux » avantages sociaux.  Le questionnaire qu’on m’a fourni est très précis et entre même parfois dans des détails intimes. La relation entre les deux futurs époux doit être « réelle », reposer sur une connaissance réciproque de la vie de l’autre. Je me suis demandé si j’aurais été capable de répondre, avant mon propre mariage, aux questions sur l’âge et le prénom de divers oncles, cousins ou tantes de ma future épouse. Je crois que non. Mon interlocutrice, que j’interroge en présence d’une personne des services de l’état civil, reconnaît immédiatement l’existence d’un intermédiaire : une femme, une voisine devenue une amie, à laquelle elle s’est confiée quand son premier conjoint l’a abandonnée avec deux enfants. Ils n’étaient pas mariés. C’était il y a quatre ans. Entre temps cette amie-voisine a rencontré un garçon qu’elle a épousé et elle est partie vivre avec lui à Nice où il a une petite entreprise de maçonnerie. C’est le grand frère du futur époux. Elle est allée –voyage payé avec ses économies, car elle ne travaille pas – en Tunisie rencontrer le garçon. Il lui avait loué un petit appartement. Ca c’est bien passé. Ils ont sympathisé. Ils ont communiqué par internet quelques mois et elle y est retournée avec ses enfants, cette fois et elle a rencontré la famille. Il vit avec ses parents et un autre frère. Il a 25 ans, 3 ans de moins qu’elle, et il est peintre en bâtiment. Tout cela est clair, elle donne des détails sur les parents, la famille tunisienne, le logement où elle ira vivre à Tunis après le mariage.

-Est-ce que sa famille à elle viendra au mariage ? -Son père, peut-être, mais maintenant ils sont rassurés. -Ils étaient inquiets ? –Je vais changer de pays, quand-même ! –Et vous ? – Ca va, je sais qu’on reviendra en France.

Elle relit ses déclarations et signe le document que l’employée de l’état civil prépare pour l’envoyer au consulat. Je raccompagne la jeune femme à la porte.

-Nice, c’est une jolie ville, lui dis-je en lui tendant la main.

-Oui, son frère l’attend avec impatience.

 

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Confinement sans frontières 67

Mariages – épisode 9 – Des larmes nécessaires ?

Malgré mon écharpe tricolore, protection très officielle, je suis vaguement inquiet. Tous ces gens venus à ce mariage que je dois célébrer tout à l’heure, semblent avoir pris une drogue douce. Ils ne chantent pas, mais c’est tout comme, ils planent en silence. Heureusement le silence qu’ils dégagent me fait penser à une vieille blague qui me rassure : le silence est d’or, sauf s’il s’agit des enfants, dans ce cas il est suspect ! Ici, aujourd’hui, il y a des vieux et des moins vieux et tout de même quelques enfants. Aussi silencieux que leurs ainés. Tous, jeunes et moins jeunes, entrent sagement dans la mairie, bien en ordre et comme si ça ne suffisait pas, ils sourient d’un air angélique en s’installant. Ah ! bonne nouvelle me dis-je soulagé : voilà une femme qui pleure. Ouf ! En plus elle vient s’asseoir à côté de la mariée, elle est sa témoin ! Témoin en larmes, mais témoin tout de même. La mariée fait comme si elle ne percevait pas les pleurs de sa voisine. J’essaye en vain de comprendre ce qui se passe ! Elle est jeune et jolie. Est-ce qu’elle voudrait être à la place de la mariée ? Est-ce de la jalousie ? Ou des pleurs de joie ? Trop d’émotions ? Mais rien ne se passe de particulier, un mariage comme un autre, juste très silencieux mais après tout, pourquoi pas ? Se marier est un acte qui vous engage, je ne cesse de le répéter dans mes discours, non seulement l’un vis à vis de l’autre, mais ensemble vis à vis de la société. Une salle entière peut aussi être sensible à cet engagement ! Pas seulement les mariés. Ce qui me met mal à l’aise c’est qu’en temps habituel, un mariage est sans cesse perturbé par de mini-événements, des enfants qui tombent, des adultes qui toussent, d’autres dont on sent l’impatience ou même l’agacement. Ici, une sagesse si évidente plane sur tout ça, qu’elle semble irréelle.

Maintenant c’est fini. Tout le monde a signé, tout a été lu. Les mariés et les invités se lèvent, le témoin du marié s’en va avec le stylo de la mairie. Ne reste que la pleureuse que tout le monde semble avoir oubliée. Je prends le temps de rassembler les papiers, je la laisse quelques minutes en paix.

-Je dois fermer, lui dis-je finalement, vous devriez peut-être rejoindre les autres ?

Elle se ressaisit, s’essuie les yeux, le visage, me regarde étonnée, comme si elle sortait d’un rêve.

-Vous avez raison, dit-elle, je dois partir !

Elle s’extrait de son fauteuil et s’en va sans autre mot. Je reste là, perplexe. Puis je range les papiers et sors après avoir fermé la mairie. Elle est là, assise sur un banc, encore en train de sécher ses yeux. J’hésite, je fais quelque pas sur la place dans la direction opposée, un ami vient vers moi.

-Qu’est-ce que les Témoins de Jéhovah faisaient à la mairie ? me dit-il, je viens de les voir tous sortir !

– Tu les connais ? Je ne savais pas. C’était le mariage de l’un d’entre eux. Apparemment.

– Tu parles si je les connais ! Ce sont mes voisins à C. où est leur temple ! Je ne savais pas qu’ils se mariaient à la mairie.

-C’est la loi, non ? Pas de mariage religieux autorisé sans un mariage civil d’abord !

-Oh tu sais pour eux, il y a surtout la loi de Dieu !

A ce moment, la pleureuse se lève et vient vers nous.

-Excusez-moi, me dit-elle, j’ai été ridicule. Mais c’est ma sœur qui se mariait, vous comprenez ? Elle n’est pas vraiment comme eux. Pas encore en tout cas. Elle est tombée amoureuse et elle va devenir comme eux ! Je suis la seule de la famille à être venue. Il le fallait, je ne pouvais pas la laisser.

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Confinement sans frontières 66

Mariages – épisode 8 – Un mariage peut en cacher un autre ?

Ils sont arrivés tous les trois ensemble, les deux femmes se donnent la main. L’une semble encourager l’autre. Ou le contraire. L’homme marche un demi pas derrière. Il suit. Des pensées contradictoires me traversent, mais il a l’air gentil et timide et je ne décèle rien d’inhabituel dans les familles qui s’installent. Personne ne semble forcer personne. L’homme s’assied dans le fauteuil prévu, une des deux femmes dans l’autre et la seconde à côté d’elle. La mariée et sa témoin. Elles ne se lâchent pas la main, mais ne se regardent pas non plus. Elles se ressemblent. D’ailleurs le marié leur ressemble aussi. Le témoin du marié, de l’autre côté, sifflote en regardant fixement la photo du président de la République, derrière moi. Une ambiance paisible baigne la salle. Le doux printemps qui flotte dans l’air extérieur semble emplir aussi les esprits. Je ne sais pas pourquoi mais quelque chose m’intrigue. Une dame regarde le jeune marié avec un sourire béat et il se tourne un instant vers elle, l’air de dire : Maman, tout va bien se passer. Il resserre sa cravate et revient vers moi, le visage déterminé. J’ai commencé mon petit speech habituel, j’ai brodé sur les articles de loi rapidement lus, je fais court. En fait, je n’ai rien à dire, décelé aucun détail dans les documents qui pourraient servir de base mais je sais que les familles attendent au moins quelques phrases un peu personnelles. Je n’ai rien trouvé. Je me rappelle juste que la jeune femme témoin de la mariée est la sœur du marié. Même au moment des oui, elle ne desserre pas la main de sa voisine, je remarque même – je suis si près – qu’elle la presse un peu plus fort. Le marié passe un anneau au doigt de celle qu’il vient d’épouser dont l’autre main caresse doucement un anneau semblable au doigt de la main de sa témoin qu’elle n’a jamais lâchée.

 

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Confinement sans frontières 65

Mariages – épisode 7- Premier baiser

Drôle de couple. J’ai le nez sur eux. Entre nous une table étroite avec les documents officiels destinés à leur mariage. Comme d’habitude ils ont été préparés par le service de l’Etat civil, qui me les communique mais pour une raison ou une autre je ne les ai pas encore consultés. La future mariée n’est pas française et, selon la loi, il a du y avoir une enquête. Ce n’est pas moi qui l’ai faite et, à cet instant je le regrette. Mais la municipalité a eu une bonne idée, elle a fait venir une interprète qui s’installe à côté de moi.

La femme vient de l’est de l’Europe. D’Ukraine me disent les papiers. Elle a un maquillage très présent qui estompe presque ses traits, et qui lui donne vaguement l’air d’une geisha blonde et géante. A la manière très enjôleuse dont elle me regarde dans les yeux, elle pense sans doute qu’elle est bien maquillée mais nous n’avons plus l’habitude de ce genre de peau si peinte et si poudrée. Sur les photos ça ne doit pas se voir. Elle est mince et anguleuse et sa robe est pâle, ivoire, sûrement chère, une belle robe de mariée. Elle a 40 ans, disent les documents, comme lui, l’homme à ses côtés qui s’agite dans son costume de tweed anglais, incertain mais content. Un certain brouhaha se produit dans la salle. Des gens, la famille et les amis du monsieur s’installent en retard. J’en profite pour interroger l’interprète. -Vous parlez ukrainien ? –Russe, mais ça fera l’affaire. –Vous la connaissez ? –Non mais je sais qu’ils se sont connus sur un site fait pour aider les femmes ukrainiennes à se sortir de moments difficiles en épousant officiellement un occidental solitaire.

Il est informaticien et il a trouvé sa femme sur un écran puis, le virtuel ne lui a plus suffit  et il l’a fait venir. Elle est arrivée il y a quelques semaines. Ils n’ont pas de langue commune, il bredouille l’anglais, elle même pas. Il prend sa main, elle hésite un peu puis le laisse faire. Ils ont presque l’air amoureux. Les documents me disent qu’elle a été mariée avant, dans son pays, dans l’Oblast de Kharkiv. Kharkiv en ukrainien, c’est Kharkov, l’ancienne capitale de la Russie ukrainienne, je vois toute une histoire de guerres et de conflits incessants. Je fais mon petit discours, lis les articles de loi. La traductrice a du mal à traduire et m’avoue qu’en fait, elle n’est assermentée que pour le langage des signes, ils n’ont trouvé personne d’autre, je retiens – mal – un fou rire et me dis que ça tombe bien.

Quelles sont vraiment leurs relations ? Il lui offre une bague magnifique, pierres immenses qu’elle découvre avec une stupéfaction qu’elle a du mal à cacher. Il se tourne vers elle pour poser ses lèvres sur les siennes, mais imperceptiblement, sauf pour moi qui suis à quelques centimètres d’eux, elle bouge le visage et c’est la joue qu’il rencontre.

La cérémonie se termine et soudain, la famille qui dispose pour la première fois d’une interprète, assaille la mariée de questions, d’où elle vient, est-ce qu’elle a des enfants, qu’est-ce qu’elle fait, où elle va, qu’est-ce qu’elle attend de son époux tout neuf ?

Le document me dit qu’elle est coiffeuse, ne mentionne de son précédent mariage que le nom de l’ex. Ce qu’elle répète consciencieusement. Tout le monde comprend qu’elle va jouer le jeu, qu’elle sera sérieuse le temps qu’il faudra pour apprendre la langue et s’acclimater, qu’elle sait ce qu’elle fait et qu’elle va le faire comme il faut. Toujours ça de gagné. Je me demande s’il réussira à l’embrasser.

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Confinement sans frontières 64

Mariages – épisode 6 – Un mariage bio

Même dans un bourg de la campagne à 800 km de Paris et à 200 d’une grande ville, les paysans sont largement minoritaires mais ils gardent une place symbolique importante. On les respecte. J’en viens à Q. que je marie, aujourd’hui. Je le connais depuis trois ans et nous avons des discussions régulières sur les agriculteurs, les cultivateurs, les exploitants, les fermiers. Il utilise toujours le mot paysan.  Q.est lui-même un paysan, fils de paysan, petit-fils de paysan etc. Son grand-père est mort à la ferme, dans son lit qui était aussi le lit de son propre père. Dur comme des noyaux de pêche le lit, m’a dit Q. Mort, de mort naturelle, disait-on. Q. ajoute: mort d’épuisement. Son père est mort d’un cancer au cerveau, résultat d’un épandage régulier de pesticides et autres produits, dits modernes dans les années 70 quand il s’est converti au maïs. Q. dit sèchement : mort assassiné. La terre, écrasée par les tracteurs était si dure qu’il fallait labourer à 50 cm et y massacrer toute vie qui aurait survécu aux épandages. De toute façon, endetté jusqu’à l’os, il ne voulait plus vivre. Sa mère a repris la petite exploitation, a oublié le maïs, a laissé la terre se régénérer six ans, tout en bricolant ici et là pour survivre. Elle a dit à son fils qui avait seize ans : va-t’en et reviens dans dix ans. Il a pris son baluchon et a traversé le monde, vivant ici et là en se louant dans des fermes, pour du « organic farming ». Il est revenu après les dix années prévues par sa mère, parlant anglais avec des plantes nouvelles dans sa besace. Et à ses côtés, une compagne rencontrée dans la campagne japonaise. « Une paysanne japonaise », dit-il amoureusement. C’est elle qu’il épouse aujourd’hui après trois années à se courber de nouveau sur la terre de France. Sa mère, que je croisais régulièrement au marché, sur les stands de producteurs locaux, est à leurs côtés. Radieuse. Et présents à cette noce de campagne tous les producteurs « conscients » me dit-elle en me les présentant. Je suis invité au repas qui suit. On mange et boit tous les produits de ces gens, respectueux, me dit Q. Personne n’utilise le mot « bio ». Les petits azukis et les racines de lotus, viennent de sa ferme mais chaque convive a apporté son vin, son canard et ses légumes. Ce qui est triste, me dit la mère de Q., c’est qu’on continue à enseigner les techniques désolantes qui détruisent les gens et le pays. Nous vivons bien, sans dette et paisiblement de notre travail. Je veux que mon fils vive comme son grand-père, pas comme son père.

Quelques mois plus tard, je me promenais sur un chemin de forêt qui passe près du lycée agricole. Les milliers de canards blancs qui vivaient là, dans trois champs, élevés par le lycée pour l’enseignement, avaient été rentrés pour être gavés. Les champs avaient été fauchés et maintenant l’herbe entièrement imprégnée des déjections des canards était amassée en rouleau qui serviront à nourrir les vaches en stabulation à l’hiver prochain. Je repassais le jour suivant. Les champs étaient déjà labourés. En profondeur ! J’ai pensé à la femme japonaise de Q. Elle m’avait dit, en anglais, qu’elle ne fera pas d’enfant. The world is not ready for children, avait-elle ajouté.

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Confinement sans frontières 63

Mariages – épisode 5 – Un parrainage civil

Parrainage civil. Ca s’appelle aussi baptême républicain. J’en ai fait un, ça sera aussi mon dernier. J’ignorais tout de ce rite. Avant de célébrer je suis donc allé voir au Journal officiel ce qu’il en était.

En 2013 la question de l’existence légale du baptême républicain et notamment de son éventuelle annulation a été posée au ministre de l’Intérieur par madame Marie-Jo Zimmermann, députée à l’Assemblée nationale. Dans sa question elle rappelait que ce baptême avait été instauré par un décret du 20 prairial an II (8 juin 1794). J’ai noté intégralement la réponse : « La pratique du baptême républicain ne se fonde sur aucun texte législatif ou réglementaire en vigueur. Elle n’est donc soumise à aucune condition quant à sa célébration et ne présente aucun caractère obligatoire pour le maire. Elle est l’expression pour les intéressés, parents, filleuls, parrains et marraines, d’un engagement moral d’ordre purement privé. N’étant pas un acte de l’état civil, le baptême républicain ne fait l’objet d’aucune mention dans les registres de l’état civil. Les documents que choisissent de délivrer certaines mairies n’ont donc qu’une valeur symbolique, de sorte qu’il n’est attaché aucune conséquence juridique à son éventuelle annulation ».

Dont acte. La petite ville dont j’étais un maire adjoint pratiquait ce baptême républicain depuis des années et la personne responsable de l’état civil me fournit même un très long texte que les municipalités se transmettaient depuis des générations et que j’étais censé lire. Célébrant généralement les mariages, j’avais accepté ce « parrainage » sans savoir et je décidais de tenir mon engagement, avec aussi, je l’avoue, une certaine curiosité. Qui pouvait vouloir un baptême républicain ? Et puis, un baptême religieux n’a pas non plus de valeur juridique et n’est inscrit sur aucun document légal.

J’enfilais mon écharpe et jetais un dernier œil sur le texte de six bonnes pages donné par la mairie. Fallait-il vraiment que je lise tout ça ? Un long éloge des valeurs républicaines rédigé dans la langue fleurie des instituteurs de la 3ème République, avec, au passage, des critiques anachroniques sur le baptême chrétien, des références locales au conflit entre protestants et catholiques que seule une pensée républicaine sincère pouvait permettre de dépasser. Que faire de ça ? J’allais à la porte de la mairie, encore incertain.

Un couple encore seul attend déjà. Un couple sans âge, un homme et une femme très gros en habits du dimanche. Ils semblent embarrassés par leur présence solitaire devant la porte de la mairie et ils viennent tout droit vers moi, « Nous sommes le parrain et la marraine, me dit la femme, est-ce que c’est bien le jour ? » L’homme la coupe : « On s’est trompé, tu vois bien qu’on s’est trompé de date ». Je leur tends la main : « Rassurez-vous, vous êtes à l’heure.  Les autres vont sûrement arriver très vite ». Je ne suis pas sûr de ce que je dis, mais ils sont soulagés, ne donnant pourtant toujours pas le sentiment de savoir pourquoi ils sont là. Nous attendons un moment en silence. Rien ne se passe. Je ne sais pas quoi dire. Je n’ai aucun autre document qu’un papier avec les noms des parents (noms différents) celui de l’enfant et celui de ce couple (même nom). Je commence à me demander si les parents de l’enfant à baptiser n’ont pas renoncé au dernier moment à leur entreprise.

Puis la mère arrive, une longue perche, aussi maigre que les autres sont gros, flottant dans une robe sans manche, très longue, imprimée de figures psychédéliques orange et jaune, rescapée des années 70. Pas un sourire : « Ah vous êtes déjà là ! Vous êtes en avance ! » Je décide d’intervenir pour les parrain-marraine: « Non, c’est vous qui êtes en retard, madame, le baptême était prévu il y a une demi-heure ». « Absolument pas. Votre employé a dû se tromper. J’ai bien précisé : 17h30 ! » Elle me regarde avec assurance, derrière de grosses lunettes aux bords rouges. Elle tourne la tête nerveusement vers le couple mais semble ne pas les voir, puis de nouveau vers moi et des mèches de ses longs cheveux noirs lui balayent le visage. Une image me traverse : elle prend une guitare et chante du Joan Baez en s’accompagnant. Je m’aperçois alors que trois pas derrière se tient une fillette d’une douzaine d’années. La femme voit mon regard et se tourne. « Voilà ma fille, dit-elle, Irène, viens ici ».

La fillette s’avance et, négligeant sa mère, va droit vers la future marraine qu’elle prend par la main.

– Si tout le monde est là, allons-y, dis-je en leur tournant le dos et en rentrant dans la mairie. Mais la mère court vers moi et me retient avec autorité par l’écharpe.

-Un instant, mes parents arrivent avec mes enfants !

– Il y a d’autres baptêmes ? Je n’ai rien de tel sur les papiers !
Elle commence à m’énerver et le sent.

– Non. C’est juste pour Irène ce baptême civil. Juste pour elle.

– Ils nous rejoindront, entrons.

Nous nous installons. D’autres gens arrivent petit à petit, sans plus de précision dans la constellation familiale, tous âgés sauf trois autres enfants plus jeunes, copies conformes de la fillette, visiblement la fratrie, deux garçons et une fille. Irène s’est assise sagement en lissant sa robe. Elle est très jolie, blonde, très blonde, les cheveux tirés, légère, aérienne, elle tient toujours la main de sa marraine qui, essoufflée, s’est installée à côté d’elle. Les trois autres enfants, plus jeunes restent en retrait. Ils ont le même charme léger et transparent que leur sœur. Je regarde alternativement la mère, assise maintenant de l’autre côté d’Irène et ses quatre enfants tombés du ciel. Il n’y a pas d’homme présent qui pourrait être le père ou du moins qui se signalerait comme tel.

La mère semble assumer seule ce qu’elle a appelé le baptême civil de sa fille. Déterminée, avec ses lunettes et sa robe longue de star, avec ses mèches brunes retenues maintenant par des barrettes, elle a décidé et elle agit. Qu’est-ce qui pousse cette femme sans homme présent, à imaginer pouvoir confier sa fille si éthérée à ce couple si terrien, si sympathique et malgré cela si peu rassurant ? Est-ce un choix de la fillette elle-même ? Qui est-elle, qui sont-ils ? Comment et pourquoi se sont-ils trouvés ?  Je ne le saurai pas. Il me faut maintenant lire ce discours plein de lyrisme républicain. Je me dis que la question n’est pas là et j’abrège.

 

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Confinement sans frontières 62

Mariages – épisode 4 – En chemin pour Shanghai

Samedi dans un gros bourg du Béarn. J’accueille et j’attends devant la mairie. Aux deux premiers mariages, la responsable de l’Etat civil m’accompagnait. Maintenant, restriction budgétaire oblige, je sais marier seul. 10 minutes avant, à quatre pattes sur le trottoir j’ai donc ouvert la porte de verre dont le loquet est au sol, j’ai contrôlé la salle du conseil, la grande table avec les documents et le bouquet de fleurs, cadeau de la municipalité, j’ai inspecté les grands fauteuils de cuir pour les futurs époux et les témoins. Les chaises en plastique pour les autres. J’ai enfilé l’écharpe officielle trop grande avec son nœud coulant et je suis sorti. Maire-adjoint tricolore, je sers de point de repère. Les familles arrivent au compte-goutte dans un désordre étonné. Les cousins lointains, pas sûrs des lieux sont venus en avance. Ils tournent en rond sans s’aborder. Il y en a toujours un pour me demander si je suis le maire, s’exerçant sans doute au rôle du boute-en-train. Le fiancé est déjà là, mais je ne le repère pas. Il attend la fiancée pour se faire connaître. Souvent elle arrive dans une vieille voiture louée, une traction noire ou une 203 prune qui fait pousser des oh et des ah. Je demande si tout le monde est là. Quelqu’un, son père sûrement, prend la main de la jeune femme en blanc et entre derrière moi. Dans cette mairie, la salle est au premier et il y a l’épreuve de l’escalier. On demande s’il y a un ascenseur. Il y a. Très petit et très lent. Quatre générations piétinent devant sa porte. Tous finissent par s’installer. On va commencer. C’était long, mais ce n’est pas grave : je me sens très beau ceint de cette écharpe !

Aujourd’hui, c’est un jeune couple éduqué, classique, mariage dans la même couche sociale, 25 ans, familles en harmonie, noce bourgeoise. Ce genre de mariage, je ne l’ai célébré qu’une fois. En réalité, pas un mariage ne ressemble à un autre. J’ai marié une trentaine de couples en trois ans, pas une fois je n’ai eu le sentiment de répétition.

Deux jeunes ingénieurs de deux villages voisins qui s’étaient connus à la fac. Ils se marient, me dirent-ils très simplement, pour pouvoir partir ensemble à Shanghai où la jeune femme a trouvé un emploi. Ils ne sont pas très sûrs de l’avenir de leur relation, ajouta ensuite la sœur du marié, mais ils jouent le jeu pour rassurer les familles. Qu’attendent les gens qui se marient ?  A quelles injonctions personnelles, familiales ou sociales répondent-ils ? Le seul mariage qui  semblait présenter les critères traditionnels qui rassurent les familles, battait de l’aile, le jour même de sa célébration.

 

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Confinement sans frontières 61

Mariages – épisode 3 – Remariage (s)

C’était un remariage. Ils avaient divorcé un an avant et ils se remariaient. Le genre de situation qui décourage tout discours du maire. Je me contentais de lire les articles de loi. La femme avait 62 ans et l’homme 65. Selon les papiers il avait déjà été marié cinq fois. Dont une, la dernière, avec cette femme qu’il ré-épousait. Sa fille, âgée d’une quarantaine d’années était son témoin. Elle n’était visiblement pas la fille de la femme. En regardant les documents de plus près, je me rendis compte que c’était la troisième fois qu’il faisait ça, comme une routine : un premier mariage, un divorce et un remariage avec la même femme. Puis à nouveau un divorce ! Il avait donc eu deux femmes, dont il avait divorcé deux fois.  Celle-ci était la troisième. Se remariait-il pour divorcer à nouveau ? Le monsieur me fixait avec une arrogance assumée. Il savait que nécessairement, je savais. Sa femme, ex et future femme savait-elle, elle aussi ? Elle avait son frère pour témoin, un homme effacé qui baissait le nez, semblant ne rien voir. Elle dit un oui presque inaudible. Le marié dit oui, le sixième, en me regardant dans les yeux, sans un coup d’œil vers sa femme. Je frissonnai, mal à l’aise, tandis que les rares invités partaient comme des ombres. Je suivis des yeux le marié qui s’éloignait, indifférent à celle qu’il venait d’épouser pour la seconde fois. Il était grand, une belle allure, habillé avec élégance et le cheveu court, mais j’avais une impression de fausseté et je me dis qu’il jouait une comédie. Mais laquelle et pourquoi ? Sa fille et témoin était restée en arrière. Elle me fixait avec un petit sourire malicieux, tandis que j’enlevais l’écharpe tricolore qui m’empêchait de penser correctement. –Vous avez compris, me dit-elle ? Je crois que vous avez compris. –C’est votre père, mais vous n’êtes pas la fille de cette femme, n’est-ce pas ? –Je suis la fille de sa première femme !

Nous nous sommes assis dans les fauteuils des mariés et elle me raconte. Son père est un pervers narcissique, je la cite, le type même du tyran. Il fait vivre un enfer à ses femmes. Alors elles demandent le divorce qu’elles obtiennent. Vexé, il décide de les séduire à nouveau, ce qu’il sait très bien faire.  Alors il les épouse une seconde fois et pour les punir de l’avoir quitté, c’est lui qui quitte et demande le divorce.

-Alors, vous pensez qu’il va divorcer bientôt ?

-Exactement ! répond-elle, Je ne donne pas cher de ce mariage.

 

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Confinement sans frontières 60

Mariages – épisode 2 – La position du maire debout au moment du oui

Mairie, salle des mariages. Je suis maire adjoint, je marie. Entrez, asseyez-vous, levez-vous, maintenant vous pouvez vous asseoir. Assis, debout. Il y a des places assises, ne restez pas dans le fond, les photographes peuvent venir derrière la table, les témoins avec les futurs mariés, à côté. Levez-vous. Non, pas les futurs époux. A l’Eglise les invités sont plus dociles. Les sœurs sont décolletées, les robes trop petites, le corps sort par toutes les ouvertures, les coutures tremblent, les bras boudinés, les seins explosent, la traine encombre, on se penche pour dégager la robe trop ample pour les chaises, tout un monde de femmes. Les témoins femmes sourient, les témoins hommes baissent la tête. A chaque mariage je me dis que le mariage est une cérémonie de femmes, par les femmes, pour les femmes. Les hommes ne sont que des figurants engoncés, des auxiliaires étranglés par les cravates trop serrées. Un père, parfois, résiste, tente de soutenir une position virile, le menton haut, une attitude de mâle ; un sentiment d’inanité le traverse vite : personne n’y croit.

Tout le monde est plus ou moins installé, j’y vais de mon discours. Dans le fond il y a ceux qui n’entendent rien mais considèrent qu’il n’y a rien à entendre. Ils ont hâte d’aller fumer leur cigarette sur le perron. Sortir au plus vite. Derrière moi, le Président de la République m’écoute, encadré dans sa photo dont les détails sont chargés de sens. Ceux qui s’ennuient le contemple. Quand le Président a changé, la nouvelle photo a mis du temps à venir et on a gardé l’ancienne. Mieux vaut un ex-Président que pas de président du tout. Un petit malin fait une remarque politique, un autre en rajoute. Ca fleure la polémique, les mariés s’inquiètent, j’oriente les regards vers la Marianne avec trois mots d’histoire sur son bonnet Phrygien qui calment les contestataires. J’embraye sur le sens du mariage civil, la question de l’engagement personnel qui devient engagement social. Avec ses contraintes. Petite leçon de morale barbante que les parents, les grands-parents approuvent du chef. Ca ne rigole pas, lit-on sur leurs visages : vous allez voir ce que vous allez voir, mes enfants, ce n’est pas le jour d’en parler, mais le mariage, toujours le même couplet, c’est pas Disneyland!

Je suis si près des impétrants que rien ne m’échappe, la sueur, les surcharges de maquillage, les ultimes interrogations en coin vers le témoin clé, le « et si je disais non » que je ressens si souvent, le cheveu soudain rebelle, l’épi qui se révolte, les bouclettes qui commencent à s’effondrer, la cravate desserrée, la médaille qu’on tripote, les doigts gonflés qui refusent l’alliance, on force, ça passe, il faut que ça passe. Parfois la famille s’attend à un discours personnel, pense que le maire va raconter la vie des mariés, la vie d’avant. Jusqu’au jour d’avant. Certains maires font ça. Je t’ai connue, Isabelle, permets-moi de t’appeler Isa encore une fois, comme quand tu es entrée au CP. Là, il se racle la gorge, j’étais un jeune instituteur… Grégoire je te confie Isa. Le maire regarde la jeune femme, le rimmel qui déborde, il se demande s’il se souvient d’elle. Les papiers prouvent qu’il l’a eue deux ans en classe, il y a maintenant vingt bonnes années mais comment se souvenir ? Le sourire craintif ne lui rappelle rien, ni cette tentative émouvante d’être belle dans sa robe blanche trop serrée et trop ample à la fois ; Isabelle a été une petite demoiselle invisible de six et sept ans que rien ne distinguait des autres. Aucun souvenir, il enchaine : je me souviens de ton joli sourire, le même qu’aujourd’hui. D’autres maires évitent ces pièges à mémoire qui font hocher les têtes de l’assemblée mais la mariée est jolie c’est son rôle et nul ne pense le contraire, surtout pas moi qui la regarde à quelques centimètres. Mais elle ne me voit pas.

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