Archiv der Kategorie: Deconfinement sans frontières

Déconfinement sans frontières 17

Mariages – dernier épisode – Une urgence

-Il y a urgence me dit la dame en courant vers moi.

Un samedi après-midi de juillet, 15h50. Je viens de célébrer un mariage, j’en ai deux autres derrière. A un rythme tranquille : 15h, 16h, 17h, le temps des déplacements et des célébrations, pas trop de stress, comme dans les grandes villes où l’on vous case un mariage de demi heure en demi heure quand ce n’est pas de quart d’heure en quart d’heure.

– Je suis la mère de la mariée et nous passons à 17h, est-ce qu’on ne peut pas faire le mariage maintenant ?

– Je suis désolé madame, les mariages sont inscrits avec un numéro d’ordre sur les documents officiels et il y a un autre mariage avant vous. Il est presque 16h et ils sont tous là. Trois quarts d’heure à attendre, vous êtes si pressée ?

-Oh oui très, nous sommes très pressés, ma fille, la mariée est enceinte.

-Très enceinte ?

-Très très enceinte… D’ailleurs la voilà, jugez vous-même. C’est sûrement pour aujourd’hui.

Effectivement la jeune femme qui s’approche en marchant prudemment dans sa robe blanche a un ventre impressionnant.

-Allons voir ensemble l’autre mariage. S’ils acceptent de passer après vous, je m’arrangerai pour les papiers avec une petite omission sur les documents.

Nous allons vers les gens qui attendent encore sur la place. Malheureusement, ce sont déjà les invités de 17h. La mairie étant restée ouverte, la noce de 16h est entrée et s’est installée comme un seul homme dans la salle du conseil. Futurs, témoins, amis, familles, tous. Il ne manque plus que moi.

-Je ne peux plus les faire sortir. Je vous promets d’aller vite. Préparez-vous à entrer.

Je fonce faire mon travail de maire, solitaire comme je le fus pendant ces trois années de célébrations, sauf les deux premiers mois du mandat quand la responsable de l’Etat civil m’accompagnait encore. Mais, mesure d’économie oblige, j’officie seul. Et dans ce genre de circonstance, ce n’est pas pratique. Je ne dis rien de l’urgence, je fais un discours bref mais intense et à la fin de la cérémonie, je demande poliment d’aller faire les photos au soleil, sur la place, un autre mariage attend, merci.

Il est 16h30, j’ai pris le rythme  des grandes villes, gagnant une demi-heure et voilà la nouvelle noce qui s’installe. La mariée s’assied dans le grand fauteuil en poussant un profond soupir. Son futur mari la couve du regard et lui tapote le front avec un mouchoir.

A ce moment, la maman pressée s’avance jusqu’à moi et me dit en chuchotant presque :

-Est-ce qu’on peut attendre un peu, mon mari n’est pas encore arrivé.

 

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Déconfinement sans frontières 16

Mariage épisode 27, le pont des Soupirs

-Je suis venue avec le cadenas me dit-elle en s’installant. Elle a une belle robe de mariée comme on en voit dans les vitrines de ces magasins spécialisés qui s’ouvrent partout. Il y en a même un dans le bourg intitulé « Un oui vers l’infini ». Tandis que son amie, sans doute la témoin arrange les pans et le voile pour éviter qu’ils ne se froissent, elle me montre un gros cadenas doré dont la clé est encore dans la serrure.

– On part demain pour Venise, mais on passe par Paris, pour l’accrocher sur le Pont des Amours. Regardez : il y a nos noms dessus.

Ecrits au feutre noir, deux prénoms entourent un cœur rouge et une rose bleu en décalcomanie.

-On a vu dans une télé-réalité, me dit à son tour le garçon, c’était une épreuve, il fallait mettre le cadenas sur le pont, c’est bien, non ?

Il porte un costume gris clair et un nœud papillon liberty. Il pose un léger baiser sur la joue de sa promise et lui dit gentiment : – En fait, ça s’appelle le Pont des Arts. Le Pont des Amours c’est à Venise !

Les invités ont fini de s’installer, le silence se fait. J’observe le couple qui se prépare à dire oui. De si près ils ont l’air encore plus jeunes que ce que les papiers disent : 20 et 21 ans ! On dirait deux enfants en train de faire une farce à leurs amis. Leurs quatre parents qui sont au premier rang ont l’air presqu’aussi jeunes. Il y a des bébés qui gigotent partout, dans les bras de filles et de garçons tous aussi jeunes. D’autres plus grands qui courent en criant. Les frères, les sœurs ? je ne le saurai pas. Tout cela me met de bonne humeur, je traine un peu sur l’article concernant les futurs enfants, la finalité de la famille. Surtout cette phrase : Les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de maturité. Les deux oui sont un peu étranglés, ce qui fait sourire la salle.

-Merci monsieur le maire, me dit la mariée au moment où je leur remets le livret de famille, on vous enverra une carte postale de Paris.

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Déconfinement sans frontières 15

Mariages – épisode 26 – Un chien conciliant

Depuis que nous sommes entrés en cortège et installés pour ce mariage dans la belle salle du conseil de la Mairie, le petit chien ne cesse de pirouetter en aboyant. La jeune femme qui le tient en laisse, se penche régulièrement en lui demandant d’être sage, mais rien n’y fait. J’attends un instant avant de prendre la parole, espérant qu’il se taise enfin. Les amis, familles et autres invités assoupis ont l’air d’avoir l’habitude. Personne ne moufte. Je n’ai pas envie de lutter contre cette bête, petite mais à l’organe vocal surdimensionné. Je ne suis pas à armes égales et finis par demander poliment : – Peut-on extraire cet animal, je veux dire, peut-on faire taire ce chien, s’il vous plait ? Un fou rire gagne la salle enfin réveillée. Une seule personne ne trouve pas ça drôle : la mariée. L’air vexée, elle se lève, va chercher le chien et l’emporte en l’embrassant sur le museau.

-On se moque de toi, mon biquet, le vilain monsieur s’est moqué de toi.

Le vilain monsieur hésite un instant. Mais comme aucun texte n’interdit de se marier avec un chien sur soi, je commence la célébration avec le sérieux professionnel nécessaire et retrouvé. Depuis qu’il est sur les genoux de la future mariée, visiblement sa maitresse, le biquet, un ravissant bâtard de chihuahua et de teckel, s’est roulé en boule, accompagnant de profonds soupirs engourdis chacun des articles de loi que je lis méthodiquement. Arrivé au 371, alinéa 1, qui concerne, chacun s’en souvient, l’éducation, je débite le texte : « L’autorité parentale est un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalité l’intérêt de l’enfant. Elle appartient aux parents jusqu’à la majorité ou l’émancipation de l’enfant pour le protéger dans sa sécurité, sa santé et sa moralité, pour assurer son éducation et permettre son développement, dans le respect dû à sa personne. Les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de maturité ». Puis je reprends mon souffle et marque un temps. Un silence se fait, chacun se concentre sur ce qu’il vient d’entendre. S’élève alors la voix bien distincte de la fiancée :

– Tu es d’accord, toi, mon biquet pour ton nouveau papa ? Tu veux bien ?

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Déconfinement sans frontières 14

Mariages – épisode 25 – Le sens des mots

– Je ne me marierai jamais, me dit ce jeune garçon en regardant d’un air incrédule les mariés sortir de la mairie sous une pluie de riz. Ca sert à quoi ? – A s’engager l’un envers l’autre. C’est ce qu’ils viennent de faire, non ? – Excusez-moi, mais y a pas besoin de vous, pas besoin d’un maire pour ça ! – Vous avez raison, un Pacs suffit ! – Je parle pas de Pacs, je parle d’amour.

Il me regarde le menton haut, remet ses écouteurs, remonte sa capuche sur sa tête, ramasse sa planche, et s’éloigne en balançant les épaules au rythme d’une musique que je n’entends pas. Les familles discutent par petits groupes sur la place, au milieu des badauds habituels. J’ai gardé mon écharpe tricolore et je l’enlève prestement. Le marié qui me voit faire, vient vers moi en se secouant pour faire tomber le riz et les confettis.

-On peut faire une photo avec vous, monsieur le maire,  avec l’écharpe si vous voulez bien ? -L’écharpe n’est pas obligatoire, lui dis-je, ni la Marianne, ni la photo du Président, rien n’est obligatoire sauf la lecture des articles de loi et la question du consentement mutuel. Le reste c’est juste la tradition.  Je ne mets l’écharpe que pour qu’on me reconnaisse.

Entre le marié et son épouse qui doivent faire chacun une tête de plus que moi, je me sens idiot avec mon mètre soixante-dix-huit un peu tassé et l’écharpe tricolore en bandoulière. On a besoin de rituel, rien à dire, on veut un maire qui a l’air d’un maire, un mariage qui a l’air d’un mariage. Il y a à peu près autant de Pacs en France que de mariages. Un peu moins depuis que les personnes du même sexe peuvent se marier. Mais le Pacs est un contrat qui se fait chez un notaire ou sous blanc-seing, puis qu’on enregistre à la mairie sans cérémonie. C’est l’article 512.

– Vous rêvez, monsieur le maire ? – Ce n’était pas vraiment un rêve, une simple remarque que je me faisais. Je peux vous demander pourquoi vous vous mariez ? – C’est une question, ça ?  Juste quand j’allais vous proposer de venir boire un verre de champagne à la maison ! – Ne vous fâchez pas, le garçon là-bas, avec le skate et la capuche est venu me dire qu’amour et mariage ce n’était pas la même chose. – Lui, là-bas, intervient la mariée qui n’avait encore rien dit, lui, c’est un de mes élèves, je suis prof de sport, un coquin qui me regarde par en dessous. – Ne fais pas l’innocente, tu sais bien qu’il est amoureux de toi ! D’ailleurs tous les garçons du collège sont amoureux de toi !

Pas sûr de vouloir assister à une querelle de (tout) jeunes mariés, je leur dis que je n’ai malheureusement pas le temps d’aller boire du champagne. Et, rentrant dans la mairie pour ranger la fameuse écharpe, je pense à cette notion de consentement. Consentez-vous à prendre Alain pour époux, à prendre Isabelle pour épouse. Pourquoi ce mot ? Pourquoi ne pas demander : voulez-vous prendre Alain pour époux, désirez-vous prendre Isabelle pour épouse, êtes vous d’accord pour le prendre pour époux ? l’acceptez vous comme épouse ? Consentir : sentir, ressentir ensemble, mais aussi admettre comme vrai, avec parfois une connotation négative : je consens à l’épouser comme je consens à payer mes impôts. Qui ne dit mot, consent ! J’ai prononcé si souvent cette phrase sans l’interroger : consentez-vous à prendre pour époux/épouse ? Rassurant, le dictionnaire Robert me dit : assentiment accordé à une assertion, acquiescement donné à un projet.

Mais ensuite : prendre pour époux ? Pourquoi pas : épouser ? Isabelle voulez-vous épouser Alain ? Oui, monsieur le maire. Peut-être que ce serait trop simple, trop direct, alors rendons les choses plus alambiquées: consentez-vous à prendre Alain pour époux ? Je regarde par la fenêtre, la noce s’en va, les mariés s’éloignent et le jeune skateur à capuche les suit des yeux. J’imagine sa tristesse. Pourquoi, en voulant être juridiquement incontestable, toute formule institutionnelle devient elle compliquée et même confuse ? Et le mot époux d’ailleurs, il se distingue en quoi du mot mari ? Ah non ! je ne vais pas recommencer.

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Déconfinement sans frontières 13

Mariages – épisode 24 – L’article 215

Le jeune homme est venu voir le maire trois jours avant. Il a demandé avec insistance un rendez-vous avec la personne qui allait célébrer son mariage. Il avait une question importante. La responsable de l’était civil exaspérée me l’a envoyé : « Il ne voulait pas me parler à moi. »  Je le reçois dans le bureau des adjoints où chacun entre comme dans un moulin, pas la moindre intimité possible. Il regarde autour, embarrassé mais déterminé, il a mis un costume gris et une chemise blanche, comme pour donner du poids à sa requête. La trentaine bronzée, il a plus l’air d’un baroudeur que d’un employé de banque, mais dans ce bourg, on ne peut pas savoir s’il est l’un, l’autre ou l’un et l’autre, le sport étant l’occupation quotidienne de tout individu entre 7/8 ans et 87 ans. Au troisième passage de la première adjointe intriguée, je lui propose de sortir et d’aller nous asseoir au café. -Dans le parc, plutôt, me dit-il. Va pour le petit jardin derrière la mairie qui peut faire office de parc avec de la bonne volonté.

Assis sur un muret de pierre, il décide d’y aller franco.

-Mon problème c’est l’article 215 ! Les époux s’obligent mutuellement à une communauté de vie, récite-t-il, la résidence de la famille est au lieu qu’ils choisissent d’un commun accord.

-Et alors ? Vous n’avez pas l’intention de vivre avec votre future épouse ?

-C’est plus compliqué, nous vivons déjà ensemble, mais je pars souvent, parfois pour plusieurs mois, et souvent dans des endroits où je suis injoignable pour longtemps.

-Ce n’est pas un problème si votre adresse légale reste la même que celle de votre épouse, vous êtes juste absent un certain temps de votre domicile officiel, c’est le cas des marins, par exemple. Au contraire, ça donne une raison supplémentaire de créer un lien officiel s’il arrive quelque chose à l’un d’entre vous.

-La vérité, dit-il en hésitant, c’est que ma femme, ma future femme, ne veut plus que je voyage, elle ne le supporte plus. Elle pense que si on se marie, je serais obligé de rester à la maison. Si vous ne lisez pas l’article 215, elle ne saura pas que la loi m’oblige à une communauté de vie !

Au-delà de la naïveté de cette requête, évidemment impossible à accepter, je me suis posé tout de suite plusieurs questions qu’il faudrait soumettre à une juridiction adéquate. Si le maire ne lit pas les articles prévus, le mariage pourrait-il être ultérieurement annulé ? Et comment prouver que le maire ne les a pas lus ? Personne n’écoute vraiment. Avec un juriste parmi les témoins, un enregistrement ?  La loi est accessible à tous, les documents existent, le livret de famille le rappelle, alors pourquoi lire cette série d’articles contraignants le jour du mariage ? C’est comme ça. La seule obligation pour l’officier d’état civil c’est de donner lecture des articles 212, 213, 214 (alinéa 1), 215 (alinéa 1) et 371 (alinéa 1) du Code civil. Le 212, bien connu : respect, fidélité, secours, assistance. Les 213 et 214 traitent des questions matérielles en mettant les époux à égalité sur tous les plans. Le 371 parle des enfants, éducation etc. Reste ce 215 que mon interlocuteur voudrait cacher à sa dulcinée. Je lui explique :

-Le maire ou l’adjoint, moi en l’occurrence, assure la fonction de vous marier pour l’Etat, et non pour la Commune. De fait, je suis placé sous l’autorité hiérarchique du procureur de la République. Si j’acceptais votre demande, il faudrait que j’en réfère au Procureur qui refuserait sûrement ou dans le meilleur des cas – ou le pire, à vous de voir – ordonnerait une enquête et voudrait savoir si vous n’auriez pas une double vie. C’est ce que vous voulez, une enquête ? Désolé jeune homme, mais il va falloir être sincère avec votre future femme. En tout cas, ne comptez pas sur moi pour vous aider à lui mentir.

Un peu mesquinement, le jour du mariage, je lis longuement l’article 215 dans les moindres détails. D’autant plus qu’il se complique, si on le veut en entier et la loi n’est pas toujours facile à comprendre, avouons-le : Les époux ne peuvent l’un sans l’autre disposer des droits par lesquels est assuré le logement de la famille, ni des meubles meublants dont il est garni. Celui des deux qui n’a pas donné son consentement à l’acte peut en demander l’annulation : l’action en nullité lui est ouverte dans l’année à partir du jour où il a eu connaissance de l’acte, sans pouvoir jamais être intentée plus d’un an après que le régime matrimonial s’est dissous. 

Lecture ingrate que le visage de plus en plus rayonnant de la jeune mariée me rend presque joyeuse.

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Déconfinement sans frontières 12

Mariages – épisode 23 – Un mariage orageux

La mairie est en travaux depuis quelques jours et la salle du conseil avec ses belles fresques des années 30 n’est plus disponible. Les mariages sont déplacés au rez-de-chaussée d’un bâtiment annexe. L’endroit est joli mais humide. Situé au fond d’un parc au bord du gave, il n’a pas servi depuis des années. Les services de la mairie y ont entassé quelques chaises et une table d’école et l’ont rapidement nettoyé. La pièce a sûrement eu des fonctions officielles autrefois, car un buste écaillé de la Marianne des années 50 y trône sur un piédestal en faux marbre et une photographie du Général De Gaulle est encore accrochée au mur. Ne sachant pas ce que j’allais trouver, je suis venu en avance et j’hésite à enlever la photo. Pourquoi pas, après tout ! Ca fera une anecdote à raconter quand les familles regarderont les photos du mariage dans vingt ans. Hier, la responsable de l’Etat civil m’a donné, avec un petit bouquet famélique, la photo officielle du Président en exercice, mais je ne sais pas où ni comment l’accrocher. Je la pose en équilibre sur le dossier d’une chaise, derrière l’endroit où je vais bientôt célébrer. Je transporte la table, j’installe les chaises du moins mal que je peux.  Je constate qu’il n’y a pas de fauteuils pour les mariés et les témoins. Est-ce que je suis censé faire ça ? J’ai un petit moment de blues. Qu’est-ce qui se passe avec cette municipalité ? Elle n’est plus au service des citoyens ? Tout le monde s’en fout-il ?  Et là, l’orage éclate ! Un orage d’été comme la région les aime, noir et soudain, ciel de nuit à 15 heures, la fin du monde zébrée d’éclairs de mythologie.

C’est le moment choisi par la famille et les invités pour arriver. Prévenus du changement de lieu, ils se sont suivis et les voitures, phares en grand, s’engagent dans le parc bien au- delà de la partie réservée au parking, sur les pelouses où elles patinent dans des gerbes d’herbe et de boue. Je tâtonne pour trouver les interrupteurs et j’allume enfin, deux pauvres tubes au néon qui éclairent à peine. J’ouvre en grand la double porte pour servir de guide dans la pénombre et sous les trombes. S’abritant comme ils peuvent, parapluies et vêtements tendus au-dessus des têtes, ils entrent en courant, se secouent, s’ébrouent plutôt, et s’entassent dans la pièce exigüe. L’avantage c’est qu’on ne remarque plus l’humidité qui suinte des murs. Mais c’est un mariage en grand et le lieu est beaucoup trop petit. J’ai honte. Un monsieur autoritaire décide qu’il faut évacuer toutes les chaises, on restera debout, tant pis. -Allons vite, dit-il, on ne va pas moisir ici. Le mot fait rire et l’atmosphère se détend. D’ailleurs l’orage choisit ce moment pour aller sévir ailleurs et un peu de lumière revient. Finalement les chaises restent à leur place, on y installe les ainés. Les jeunes se glissent où ils peuvent, sur les côtés, au fond, près de moi. Les belles tenues dégoulinent, les cheveux sont défaits, ça semble amuser presque tout le monde.

Je peux enfin commencer. Je demande qu’on ouvre la porte, c’est la loi, dis-je. -Au point où on en est, réplique le monsieur, pourquoi pas ! Ca fait un grand courant d’air et la photo du Président tombe avec un grand fracas de verre brisé. Cette fois le rire est partagé, même par la mariée. Dans la foulée, en piétinant les éclats, j’expédie l’affaire.

Ils sortent, le soleil est revenu. A la porte je regarde les voitures déraper sur le gazon détruit, tandis que les invités défilent devant moi, les uns après les autres.

A peu près tous m’ont dit au passage : mariage pluvieux, mariage heureux. Arrgh !

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Déconfinement sans frontières 11

Mariages – épisode 22 – Le discours du témoin

L’avantage du mariage à la mairie c’est qu’on n’y fait pas de discours. A part celui du maire, bien entendu. Ce n’est pas interdit, mais une convention implicite veut qu’on garde les discours pour le dîner du soir. Cette fois, le témoin du marié m’avait prévenu, il souhaitait dire quelques mots et les dire maintenant, pendant la cérémonie. Je n’avais aucune raison de l’en empêcher. Même si, sur le coup, je me suis demandé ce qu’il avait derrière la tête. Espérait-il que ce qu’il allait dire ferait changer d’avis le marié ? la mariée ? allait-il faire une révélation fracassante à la dernière minute ? s’offrir un instant cinématographique, tandis que dans le fond de la salle, un complice immortaliserait, le coup de théâtre, caméra au poing ? Aussi, quand il se leva, papier en main, je me fis un visage de marbre, afin de ne pas risquer d’être filmé, hilare ou scandalisé, selon les propos.

– Chers amis, mon cher Pierre, dit-il en se penchant vers le marié, ma chère Caroline, monsieur le maire avec votre autorisation, permettez-moi de vous rappelez quelques statistiques. Statisticien, monsieur le maire, c’est mon métier et celui de mon ami Pierre. 75% des Français considèrent que le mariage, divorce ou pas, influence de l’Eglise ou pas, est un lien pour la vie. Pourtant 45% des Français vont divorcer.  Les hommes divorcés ont en moyenne 42 ans et les femmes 44 ans. Le droit au divorce a connu des aléas avec l’histoire. Introduit en 1791 il fut aboli par la Restauration,  le 8 mai 1816, apparaissant comme une mesure anticatholique que l’historien André Burguière appela « l’invité imprévu ». Il fut rétabli par la IIIème République en 1884 et devint le sujet central de 32% des pièces du Théâtre de Boulevard, jouées à Paris entre 1900 et 1914. Je vois ta tête, tu as raison Caroline, parler du divorce le jour du mariage, ce n’est pas le plus pertinent. Juste une dernière statistique et je passe… à la fin du 19ème siècle, les divorces étaient presque exclusivement citadins ou bourgeois. A 95%, selon Burguière. Les campagnes ne le pratiquaient pas, je le cite : à cause des « réseaux des parents et du voisinage »… Je passe, je passe… tu as raison. Ce qui compte c’est l’âge, vous avez 30 ans tous les deux, l’âge moyen actuel. Ca n’a pas toujours été le cas. Pour les filles, toujours en France, l’âge du mariage était de 24,5 ans au 18ème siècle. On voit toujours les filles mariées très jeunes autrefois. C’est faux !  Attendre était un moyen simple de contraception. Au 19ème siècle, l’Eglise prit le dessus et la femme se maria plus jeune, la moyenne tomba à 24,1 ans en 1900. Elle remonta dans la deuxième moitié du 20ème siècle pour atteindre 28 ans en 1999. Et 30 ans, comme vous, qui travaillez tous les deux, au 21ème. Je vois qu’il faut que je m’arrête, la salle s’endort, même si tous nos collègues statisticiens sont présents aujourd’hui. Un dernier mot, quand-même sur l’épineuse question du mariage religieux. Vous avez décidé de ne pas vous marier à l’Eglise. Mais savez-vous que dans la Russie soviétique des années 20, en pleine lutte contre la religion, 72% des mariages célébrés à Moscou étaient religieux. Et je ne parle pas des campagnes ! Lénine était contre l’amour libre et disait que l’acte sexuel doit s’accompagner d’un amour durable et que l’émancipation des femmes est d’ordre bourgeois … oups pardon Caroline… je m’égare, je m’égare, je ne voulais pas aller sur le terrain de tes convictions politiques. Je m’arrête. Merci à tous.

Il s’est assis, attendant sans doute des applaudissements qui ne virent pas. Il m’a fallu un petit moment pour retrouver le fil. Je ne savais plus où j’en étais de la célébration. Je me suis ressaisi et à part le visage fermé de Caroline, la suite s’est bien passée. Après la cérémonie, le témoin statisticien est venu vers moi et m’a tendu un papier.

-Prenez-ça monsieur le maire, toutes les statistiques y sont. Et d’autres encore. La fabrication des préservatifs dans les années 30 par 15 firmes américaines qui en vendaient un million et demi par jour…

La fabrication des préservatifs ? On l’avait échappé belle !

-Oui, oui, merci. Je me servirais peut-être un jour de vos statistiques, mais surement dans un autre contexte !

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Déconfinement sans frontières 10

Mariages – épisode 21 – Un mariage d’amour

Si je refaisais le même discours de mariage que la semaine ou l’heure précédente, j’aurais l’impression que les mariés sont interchangeables et qu’ils vont me dire : pas très original votre blabla. Je regarde donc ce que les documents officiels m’apprennent des impétrants et de leurs  vies antérieures, une adresse dans un pays lointain, une fratrie longue, un métier inhabituel. J’écarte l’orphelin balloté, le chômeur récidiviste, le malchanceux chronique, je cherche un fil et je le tire. Ca ne marche pas toujours. Il arrive que pas un détail n’attire mon attention. Un jour de panne sèche, je me suis tourné vers un sympathique petit ouvrage fourni par la municipalité : modèles de discours, chapitre VII,  section mariage. Toutes les propositions y tournaient obstinément autour d’un thème unique : c’est un mariage d’amour que vous êtes en train de faire, mais attention, ça ne sera pas toujours une vallée de roses !

Va savoir pourquoi, mais je ne me voyais pas en train de dire ça ! Plus j’ai célébré de mariages, moins je m’y voyais. D’abord, parce que cette idée d’une union « pour le meilleur et pour le pire », disparue d’ailleurs du vocabulaire officiel, ne veut sûrement pas dire que « le meilleur » ou « le pire » soit un ressort de la relation de couple, mais plutôt la capacité d’affronter ensemble ce meilleur et ce pire quand il vient de l’extérieur. Ensuite et surtout parce que la notion de mariage d’amour me semblait chaque jour un peu plus difficile à définir, et parce que dans chaque mariage je percevais des envies, des pulsions, des objectifs multiples.

Ce jour là, pourtant, j’ai ressenti naïvement, au premier degré, avec émotion, qu’un mariage pouvait aussi n’être qu’un mariage d’amour. Petite souris vêtue de bleu pâle, elle ne quittait pas des yeux le grand garçon à côté d’elle avec un regard timide et confiant. Il regardait droit devant et se tenait bravement, le menton haut et le cheveu ras, à l’étroit dans un costume anthracite à deux boutons qu’il ne cessait d’ouvrir et fermer, tant porter cette veste lui devait être incongru. D’ailleurs on l’imaginait immédiatement portant une chemise à carreaux ouverte sur son torse puissant, moulé par un t-shirt. Elle, aussi petite qu’il était grand, aussi brune qu’il était blond, aussi intimidée qu’il était fier et tous les deux, aussi heureux l’un que l’autre d’être là. Ils étaient dans une bulle sur laquelle tout glissait, mots d’amitiés, discours, sourires, questions. Pour dire oui, il se pencha vers elle et leurs bouches se touchaient presque et quand il prit sa main avec douceur pour y glisser l’alliance, le mot qui me vint fut : tendresse.

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Déconfinement sans frontières 9

Mariages – épisode 20 – Monologue d’un marié

Les mariés sont très vieux et très joyeux. Sans doute une décision tardive avant de passer à autre chose. Il a l’œil coquin et commente tout ce qui se passe.

–Les enfants, les petits enfants et les arrières petits enfants, en rang dans l’ordre, s’il vous plaît. Pour les arrières arrières petits enfants, je ne sais pas, débrouillez vous !

La situation a vraiment l’air de l’amuser. Je m’abandonne à l’ambiance. Tout le monde est de bonne humeur pour le mariage de papè et mamè. Mamè est en grande tenue, un collier de perles et une chaine d’or avec une médaille de Lourdes, une broche comme une hirondelle colorée accrochée à son corsage de soie blanc. Papè regarde la salle, où famille et amis, nombreux, s’installent encore.

–Je ne vous avais pas dit qu’on vivait dans le péché depuis 62 ans et 6 jours, hein ! Vous ne le saviez pas, les enfants, qu’on n’était pas marié ! Mais maintenant ça va changer !

En s’asseyant dans le fauteuil, il se tourne vers moi qui suis encore debout :

-Pas de discours, hein, à notre âge on n’a plus grand chose à apprendre. Et à sa femme :

-Hein mamè, on a en vu couler de l’eau sous les ponts. Et à la salle : -le Pont vieux, on l’a  construit !

Il ponctue toutes ses phrases d’un hein sonore qu’il prononce et resserre sans cesse son nœud de cravate, une cravate toute fine, aussi ancienne que lui et qui le gêne visiblement.

-Vous savez, monsieur le maire, hè, cette cravate c’est celle de ma communion solennelle. Il l’enlève d’un geste sec et la brandit.

– Pas vrai mamè ? Elle aussi, il m’indique sa femme du menton, elle était déjà là, mais à l’époque on était encore savi.

Il jette la cravate dans la salle où tout le monde s’est installé sagement comme il l’avait demandé. Un « olé ! » jovial répond à son geste.

-Et voilà, celle qui l’attrape se mariera dans l’année ! C’est mon oreille à moi, hè! J’en méritais deux pour ce taureau, mais le président ne m’en a accordé qu’une !

Applaudissement général, le vieux torero a fait son tour d’honneur et a jeté l’oreille à la foule heureuse. Mamè lève les yeux au ciel. On sent qu’elle est habituée aux pitreries de son homme. Menue, mais visiblement solide, elle doit généralement savoir le contrôler. C’est ce qu’on appelle ici une dauna, la maîtresse de la maison et de la famille. Aujourd’hui elle a décidé de tout lui passer. Ou presque. Au moment du fameux oui, ce moment que tous attendent, papè, debout comme il se doit, ouvre la bouche pour répondre à ma phrase : acceptez vous de prendre pour épouse etc., mais reste silencieux. Puis, hésitant et faussement sérieux :

-Je peux encore réfléchir un peu ? C’est une décision qu’on ne doit pas prendre à la légère…

-Ca suffit, maintenant, intervient sèchement mamè qui retrouve son statut de dauna.

Je repose la question pour lui laisser le temps de se ressaisir : acceptez vous de prendre pour épouse… Mais il ne peut pas en rester là, il lui faut quand-même sa petite victoire.

-Oc, dit-il, oc, oui, oui bien-sûr ! Oc !

La salle applaudit de nouveau, l’ambiance un instant refroidie se réchauffe et les chuchotements reprennent tandis que la cérémonie se poursuit. Je lis le texte officiel qui résume le mariage et qui reste pour l’état civil. Ils sont à quelques centimètres de moi. Papè est encore penaud de s’être fait rabrouer pour sa grande scène du oui, visiblement préparée.  Mamè se penche vers lui :

– Qu’est-ce que tu voulais dire avec ton histoire de deuxième oreille ? Je ne te suffis pas ?

 

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Déconfinement sans frontières 8

Mariages – épisode 19 – deux hommes tranquilles

Je savais que je mariais deux hommes d’un certain âge.  Rien de plus. Pas d’autres détails. Le mariage entre personnes du même sexe est autorisé mais 4 ans après la loi du 17 mai 2013, il n’y en avait eu qu’un seul, dans notre gros bourg, selon la responsable de l’Etat civil. C’était quelques semaines plus tôt et j’étais d’ailleurs le témoin d’une des deux femmes. Le débat qui avait énervé la France s’était apaisé et j’étais allé consulter rapidement quelques statistiques. En 2014, notait l’Agence France-Presse, « sur 241 292 mariages célébrés en France, 10 522 l’ont été entre personnes de même sexe, soit 4,4 %, dont 46 % de femmes ». Avec environ 25 mariages par an en moyenne et deux mariages « de même sexe » pour les 3 années comme adjoint au maire me concernant, on était bien au-dessous de la norme nationale. Ce qui n’avait rien d’étonnant chez nous où, aujourd’hui encore, les couples d’hommes entre eux ou de femmes entre elles, sans vraiment se cacher, s’affichent rarement publiquement. Au pays du rugby, les lourdeurs et injures homophobes font partie du patrimoine. Mes recherches m’avaient appris qu’en septembre 2013 un groupe de maires avait posé au Conseil constitutionnel la question de « l’absence de clause de conscience pour les officiers d’état civil opposés à la célébration de mariages de couples de même sexe ». La question avait été examinée le 8 octobre en audience publique et le 18 octobre 2013, le Conseil constitutionnel avait rendu la décision suivante:  « considérant qu’en ne permettant pas aux officiers de l’état civil de se prévaloir de leur désaccord avec les dispositions de la loi du 17 mai 2013 pour se soustraire à l’accomplissement des attributions qui leur sont confiées par la loi pour la célébration du mariage, le législateur a entendu assurer l’application de la loi relative au mariage et garantir ainsi le bon fonctionnement et la neutralité du service public de l’état civil ; qu’eut égard aux fonctions de l’officier de l’état civil dans la célébration du mariage, il n’a pas porté atteinte à la liberté de conscience. » En gros, les maires n’ont qu’à faire leur boulot. Je trouvais néanmoins la trace de quelques incidents où des maires avaient refusé de marier sous divers prétextes. La question avait été évoquée en bureau municipal mais comme je ne voyais personnellement aucune raison de ne pas marier des gens qui souhaitaient l’être, nous étions passés à autre chose.

Je ne m’attendais pas à un mariage clandestin, ni à une plongée dans l’underground basco-béarnais, je dois encore être plein de préjugés, mais ce mariage entre Claude et Jacques m’a quand-même étonné. Deux garçons d’environ 50 ans : Claude éleveur de canards, campagnard jusqu’au bout de ses gros doigts, la moustache blonde à la gauloise et Jacques rondouillard comptable dans un gros cabinet d’experts du bourg, petit foulard de soie dans la chemise de viscose verte. Ils se sont connus quand Jacques a aidé Claude à mieux planifier son lourd endettement et à redresser son entreprise. Des heures passées à souffrir côte à côte sur la comptabilité ont déclenché une attirance irrésistible. La difficulté était que les deux hommes étaient mariés et pères de famille. Allaient-ils vivre cet amour secrètement ? Je ne sais pas quels arguments ils ont trouvé et je ne connais pas le niveau des conflits, ni la durée des discussions, mais la situation s’est éclaircie. Claude et Jacques ont quitté femmes et enfants et se sont installés ensemble. Ils ont divorcé rapidement et le jour du mariage, ça faisait trois ans qu’ils filaient le parfait amour, à la satisfaction générale, semble-t-il.  Belle histoire ? Pour la cérémonie tout le monde était là, la salle pleine avec les familles, les ex-femmes et les enfants encore jeunes qui couraient dans tous les sens et revenaient taquiner leurs pères en riant.

-C’est votre fils ? ai-je demandé à Claude après la cérémonie. Un enfant de huit ans, très élégant avec son nœud papillon à pois, lui avait pris la main et tentait d’attirer son attention.

-Non, c’est celui de Jacques. Moi, j’ai les trois autres enfants que vous voyez là-bas. On a les quatre une semaine sur deux.  Ils s’entendent tous très bien. Je suis content parce que ce n’est pas toujours le cas dans les familles recomposées.

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